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Le cricket, improbable passion dans le Golfe

Le PSG, Manchester City, la Coupe du monde 2022, le Grand Prix de formule 1 de Bahreïn, et dernièrement le Paris-Dakar... nous ramènent à un moment ou un autre aux images que les monarchies du Golfe cherchent à véhiculer sur la scène internationale. Mais dans la région, c’est le cricket qui est le sport le plus en vogue : il a les faveurs des très nombreuses communautés issues du sous-continent indien.

Dubaï. — Joueurs de tape ball cricket près de Sheikh Zayed Road
Michele Nastasi

Ce vendredi après-midi, dans la périphérie de la capitale saoudienne Riyad, sur un parking à proximité de la sortie routière 13, Ali, un Pakistanais originaire de la ville de Peshawar s’exerce à la frappe. La balle résonne sur le béton du parking. Son équipe de compatriotes et d’amis s’apprête à jouer un match de tape ball cricket, le cricket de rue, face à une équipe de travailleurs indiens. Pendant la semaine, ces joueurs du vendredi sont des chauffeurs Uber, plus rarement de taxi ; d’autres sont magasiniers, travaillent dans des hôtels ou dans de petits restaurants souvent communautaires, mais pour rien au monde ils ne manqueraient ce rendez-vous. Le parking devient un espace de sociabilité et de partage autour de cette passion commune débordante. Un mini championnat informel se met en place. Organisé via WhatsApp, il se déroule sur plusieurs semaines.

Cette réalité n’est pas exclusive à l’Arabie saoudite : des terrains vagues de Khasab dans le Musandam, région du sultanat d’Oman, aux parkings du quartier d’Al-Karama à Dubaï, en passant par le parking du stade d’Al-Sadd à Doha et les friches industrielles de Jeddah, les zones délaissées par les populations locales reprennent vie à travers la passion du cricket, excepté dans la cité de Sharjah aux Émirats arabes unis où les autorités ont interdit la pratique du tape ball cricket jugée trop envahissante. À travers ces terrains improvisés d’un après-midi, ce sont les réalités sociales du Golfe qui ressortent et, dans le même temps, les liens commerciaux entretenus depuis plusieurs siècles par les marchands golfiens avec les marchands et travailleurs issus du sous-continent indien. Lors des rencontres entre le Pakistan et l’Inde, cette passion débordante rejaillit sur Dubaï, à tel point que la ville voit baisser son nombre de taxis en circulation.

Jusqu’à la fin des années 1940, les populations du sous-continent indien étaient majoritaires parmi les travailleurs expatriés du Golfe. Les marchands indiens participaient grandement à l’économie de plusieurs ports du Golfe, comme en témoigne la place prise par différentes communautés indiennes dans le bon fonctionnement de l’économie de l’empire maritime omanais aux XVIIIe et XIXe siècles. Dans les années 1950, l’essor de l’économie rentière a été un facteur d’attractivité pour des populations issues de pays arabes. C’est ainsi une population passionnée de football qui est devenue majoritaire sur ces territoires. Mais, dans un contexte de guerre froide, confrontés à l’émergence de mouvements panarabistes et anti-impérialistes, les différents pouvoirs du Golfe se sentant en danger sont revenus dans les années 1970 vers une immigration asiatique issue en grande partie du sous-continent indien. Avec cette nouvelle phase migratoire, la volonté de ces différents pouvoirs était de procéder à une bascule démographique en optant pour des populations qui n’étaient pas influencées par les imaginaires politiques des différentes sociétés du Proche-Orient1.

Aujourd’hui, le cricket ne concerne plus seulement les populations subalternes jouant sur des parkings pendant leur (peu de) temps libre. Les pays du Golfe se sont dotés à partir de la fin des années 1970 de fédérations et plus lentement d’infrastructures pour développer une véritable pratique du cricket. Des clubs ont, par ailleurs, été fondés au sein de ces sociétés par des expatriés, généralement à partir des années 1990, pour répondre à l’attente des classes diplômées issues du Commonwealth et présentes dans la région pour des raisons économiques.

Mais la place centrale qu’occupe le Golfe dans le cricket mondial s’explique par le climat géopolitique mouvementé que connaît le sous-continent indien depuis les attentats du 11 septembre 2001. Le Pakistan puis l’Inde sont en effet touchés au cours des années 2000 par une série d’attentats commis par des groupes terroristes alliés d’Al-Qaida, le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) et le Lashkar-e-Taiba. En 2009 à Lahore, le bus de la sélection sri lankaise de cricket est visé par un nouvel attentat du TTP, et plusieurs joueurs sri lankais sont blessés.

Dans les bagages des travailleurs

Ce sont également les liens noués par le passé entre quelques hommes d’affaires golfiens et le sous-continent indien qui ont contribué à mettre sur le devant de la scène la région du Golfe, où la communauté la plus importante — celle du sous-continent indien — ne vibre pas pour le football, mais bien pour le cricket. Cette structure démographique explique en grande partie la passion nourrie pour le cricket dans le Golfe, un sport « hors sol » qui demeure très peu ancré dans la culture locale. Dans cette configuration, du fait de leurs importantes infrastructures, les Émirats arabes unis sont devenus l’une des plateformes majeures du cricket mondial, à travers les stades de Sharjah puis de Dubaï. Les Émirats arabes unis et Oman apparaissent ainsi comme les pays étant les plus investis dans le développement de ce sport, bien que chaque pays du Golfe se soit muni d’une sélection nationale de cricket.

L’arrivée massive de travailleurs du sous-continent indien à partir de la fin des années 1960 marque le début de la pratique du cricket dans le Golfe. Des sources témoignent de premiers matchs entre Indiens et Pakistanais à Djeddah, ville qui a longtemps été le symbole de l’ouverture du royaume aux nombreuses influences culturelles étrangères, dont celles de la culture sportive britannique. À la fin des années 1970, des joueurs pakistanais participent à la fondation des premières institutions de cricket avec l’aide des autorités locales, qui restent toutefois en retrait dès qu’il s’agit de parler de cricket en termes techniques. Des institutions vont se mettre en place dans plusieurs régions du pays. Toutefois, le nombre de clubs reste jusqu’à présent limité puisque le cricket demeure surtout un sport périphérique pratiqué le plus souvent sur des terrains vagues.

L’exception omanaise

Le sultanat d’Oman fait cependant exception en la matière. Les anciennes communautés indiennes présentes sur ses côtes pour travailler dans les secteurs économiques et marchands, sont pour certaines devenues omanaises au cours du XXe siècle, mais gardent des attaches avec leur pays d’origine. Ces habitants représentent 20 000 à 30 000 personnes2. La famille Khimji, qui appartient à une communauté de marchands, s’est installée dans le sultanat au XIXe siècle. L’un de ses membres, Kanaksi G. Khimji, est un homme d’affaires proche du pouvoir. Il crée avec l’appui du sultan Qabous Ibn Saïd une fédération de cricket en 1979. En ce début de règne, le nouveau souverain perçoit dans cette initiative l’opportunité de favoriser l’unité entre les différentes communautés qui composent la société multiculturelle omanaise.

Ce contexte explique pourquoi parmi l’ensemble des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), Oman compte autant de licenciés parmi ses nationaux3, avec 2044 Omanais inscrits en 2019, au sein d’un réseau de 122 clubs de cricket. La construction en 2012 d’un nouveau complexe de cricket, soutenue par le pouvoir à Al-Amarat près de Mascate vient encore renforcer cette tendance.

Un sport « hors sol »

Dans les autres pays, en revanche, l’expansion du cricket est essentiellement due à la communauté indienne, comme aux Émirats arabes unis. Le cricket y passe du terrain vague au stade à travers l’émirat de Sharjah, en 1982. Sharjah se démarque des deux grands émirats de la fédération, Abou Dhabi et Dubaï, par son histoire. Il entretient notamment des relations importantes avec les pays du sous-continent indien. Certains de ces « sujets » issus de familles marchandes vont faire leurs études au Pakistan dans les années 1970. Parmi eux, Abdulrahman Boukhatir se passionne alors pour la culture de l’ensemble géographique indien et particulièrement pour le cricket. À son retour, cet homme d’affaires dont la famille possède de nombreuses entreprises dont une dans le secteur de l’immobilier construit en 1982 un stade à Sharjah.

Toutefois, cette passion personnelle ne se diffuse pas au sein même de la société émiratie, bien que des matchs importants aient lieu à partir de cette période, dans ce qui va peu à peu devenir un stade mythique du cricket mondial pour le record du nombre de One-Day International ( rencontre de cricket entre deux sélections nationales qui se déroule généralement sur un jour avec des règles particulières). En effet, la culture sportive locale a pris forme dès les années 1930 autour du football, sous l’influence britannique, iranienne et les contacts avec le reste des pays arabes. Malgré des pratiques sportives nationales en dents de scie, c’est bien le football qui au sein des États du CCG s’affirme comme le sport de référence. Le cricket est presque inexistant dans la pratique sportive des Golfiens parce que ce jeu est apparu principalement dans la région par le biais de travailleurs étrangers subalternes.

Le cricket apparaît ainsi davantage comme un domaine par lequel les différents pays parlent aux communautés du sous-continent indien et notamment à sa classe moyenne. C’est dans cette optique que le Qatar a décidé, à la fin des années 2000, d’organiser plus de rencontres internationales de cricket. Le terrain se définit dès lors comme un espace culturel et d’expression sportive consacré à cette partie de la population résidant sur ces territoires, financé par l’International Cricket Committee (ICC) et certaines entreprises qui décident de développer des équipes autour de leurs employés pour former des championnats locaux. En effet, lorsqu’il n’y a pas de joueurs nationaux, il n’y a pas d’argent en provenance de l’État4.

Dubaï centre mondial

À partir de Sharjah comme porte d’entrée, le cricket s’est ensuite diffusé au cours des décennies 1990 et 2000 dans plusieurs émirats de la fédération. Toutefois, c’est le stade international de Dubaï, au sein de la Dubaï Sport City, qui est une des têtes de pont du cricket mondial actuel. Cette enceinte sportive accueille de nombreuses rencontres entre sélections internationales de renom ainsi que des parties de saison de ligues majeures du cricket mondial, à l’image des playoffs de la Pakistan Super League qui y ont été organisés à de nombreuses reprises ces dernières années5.

Pour gagner en attractivité auprès des organisateurs, ce stade profite de la proximité des stades de Sharjah et d’Abou Dhabi. Abdulrahman Boukhatir y a été pour quelque chose : ce stade a été construit à la fin des années 2000 par une entreprise semi-étatique, la Dubaï Properties, autour d’un quartier récent dont l’un des trois propriétaires n’est autre que lui.

Le stade intègre ainsi l’ensemble des infrastructures sportives construites par l’émirat dans l’optique de poursuivre sa politique d’accueil de grands événements sportifs, développée à partir des années 1990. De plus, le projet permet de parler aux nouvelles classes moyennes indiennes, une clientèle potentielle pour l’industrie touristique de Dubaï. Par ailleurs, l’ICC voit dans Dubaï, ses infrastructures, son emplacement géographique central par rapport à l’ensemble des pays du Commonwealth ainsi que dans son statut de paradis fiscal, un lieu optimal pour s’implanter. L’émirat devient ainsi, en 2009, le siège de l’ICC et le centre du cricket mondial.

Beaucoup de travailleurs issus du sous-continent indien rêvent d’un destin à la Mohamed Naveed, ce jeune Pakistanais venu pour travailler sur le port de Fujairah, capitale de l’émirat éponyme. Joueur de cricket de rue à ses heures perdues, son destin a basculé après qu’il a été repéré lors de tests à Dubaï et Sharjah. Devenu semi-professionnel, il est passé de la poussière des terrains vagues au gazon du cricket « officiel » en intégrant les rangs de la sélection émiratie et dispute désormais des matchs sur la scène internationale.

1John Chalcraft, « Migration Politics in the Arabian Peninsula », in The Transformation of the Gulf Politics, economics and the global order, sous la dir. De David Held, Kristian Coates Ulrichsen, Routledge, 2012 ; pp 60-79.

2Marc Valeri, Oman, Politics and Society in the Qaboos State, Oxford University Press ; p. 24.

3Entretien avec Iqbal Ariwala, directeur du Bureau de la fédération omanaise de cricket, Mascate, 2019.

4Entretien personnel avec un responsable du cricket à Dubaï, 2018.

5Pour la première fois depuis sa création en 2016, les playoffs de la Pakistan Super League n’auront pas lieu en 2020 à Dubaï et Sharjah, l’institution du cricket pakistanais ayant jugé que les stades émiriens n’avaient pas attiré suffisamment d’expatriés.

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