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Syrie. Lutte d’influence entre Moscou et Téhéran

Recep Tayyip Erdoğan et Vladimir Poutine ont conclu, le 5 mars 2020, un accord de cessez-le-feu sur la Syrie. Mais l’avenir de ce pays risque de dépendre des relations conflictuelles entre Moscou et Téhéran, unis dans leur soutien à Bachar Al-Assad, mais dont les intérêts ne coïncident pas.

kremlin.ru

À Moscou, les observateurs de la politique russe au Proche-Orient ne se laissent guère impressionner par les coups de gueule de Recep Tayyip Erdoğan. C’est l’Iran que l’on semble davantage redouter dans le dossier syrien. Certes, le président turc ne feint pas la colère après la mort d’une quarantaine de soldats dans la poche d’Idlib et à la perspective d’une défaite qui serait synonyme de marginalisation d’Ankara dans les négociations sur le futur de la Syrie. Avec cette obsession de ne pas laisser se former une entité kurde aux portes de la Turquie. Cependant, malgré l’extrême tension de la fin février 2020, on estime généralement dans la capitale russe que le dialogue sera maintenu entre Moscou et Ankara. Ce que l’accord du 5 mars conclu au sujet d’Idlib entre Poutine et Erdoğan confirme. « Le Kremlin parvient à discuter avec la Turquie. Entre autres parce que la relation est aussi économique, énergétique et stratégique. Avec les Iraniens, c’est plus complexe, la Syrie est au cœur de leur stratégie et il n’est pas question de sortie de crise pour eux », souligne Léonid Issaïev, spécialiste du Proche-Orient à la Haute École d’économie de Moscou.

À Idlib, « Moscou reste fidèle à ses engagements de départ de soutenir Bachar Al-Assad et de combattre jusqu’au bout Hayet Tahrir Al-Sham1 », explique Kirill Semenov, chroniqueur à Al Monitor et expert du Conseil russe des affaires étrangères. Un engagement déterminé, l’aviation russe apportant à Idlib un soutien qui pourrait s’avérer décisif aux troupes au sol des forces mobilisées par l’Iran et à celles loyales à Damas. Moscou et Ankara se disputent quant à la légitimité de leurs interventions dans l’enclave du nord-ouest de la Syrie. La première reproche à la seconde de ne pas avoir su tenir sa promesse de désarmer Hayet Tahrir Al-Sham, tandis que les Turcs dénoncent la reprise une à une des zones de désescalade créées en mai 2017 à Astana (Rastana, Deraa et la Ghouta orientale). Idlib est la dernière de ces zones, où l’on a laissé se réfugier les combattants et leurs familles vaincus dans les autres poches.

Gagner les galons de grande puissance

Idlib pourrait être l’ultime grande bataille de la guerre civile syrienne. Ce qui fait que beaucoup à Moscou se projettent dans l’après-Idlib. « On y est déjà en un sens. M. Poutine a atteint ses objectifs en Syrie, qui étaient essentiellement de faire revenir la Russie sur le devant de la scène mondiale. Le Kremlin saura donc faire des compromis le cas échéant, avec la Turquie, d’autant que la Syrie n’est plus une priorité absolue, tout en ayant l’intention de rester durablement dans le pays », estime Léonid Issaïev. La relation avec les Européens, la construction du gazoduc Nord Stream 2 ou la résolution de la crise ukrainienne sont autant de dossiers que Poutine semble juger à présent plus importants que celui de la Syrie. Mais pas question de se désengager pour autant. Il faut donc envisager un règlement politique de ce conflit, afin de parachever l’ambition initiale de gagner ses galons de grande puissance responsable. Et cela doit se faire avec les Iraniens.

La relation Moscou-Téhéran est essentiellement tactique. Pas stratégique, bien que les deux soient sur une même ligne de fond : faire émerger un monde multipolaire, contrer l’hégémonie américaine et occidentale. « On a pu constater que l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani n’a été que peu commenté à Moscou. La Russie a été prudente, ne souhaitant pas trop afficher son soutien à l’Iran et ne pas trop lui laisser les mains libres en Syrie », remarque Alexeï Khlebnikov, expert et consultant spécialiste du Proche-Orient.

Mieux, renchérit Issaïev, « sans se réjouir de la mort de Soleimani, Moscou considère que cela ne lui pose pas de problème en soi. Cela sert même plutôt ses intérêts, tant ce général iranien était l’architecte sur le terrain de la politique syrienne jusqu’au-boutiste de Téhéran ». Et qu’importe si Soleimani a été l’homme qui a su convaincre en 2015 Vladimir Poutine d’intervenir en Syrie principalement avec l’aviation russe, en soutien aux troupes au sol du corps des Gardiens de la révolution islamique, des dizaines de milices supervisées par Téhéran (Hezbollah libanais, Liwa Al-Zoulfikar et Abou Fadl Al-Abbas venus d’Irak, etc.) et des troupes fidèles à Damas.

Réformer l’armée syrienne

Cette présence militaire massive fait que l’Iran est en position d’exiger beaucoup à l’avenir, compte tenu de l’énorme coût humain et financier du conflit syrien pour la République islamique. Selon les experts russes du Proche-Orient, le pouvoir syrien est noyauté par les Iraniens, sans doute parce que les ambitions de Téhéran concordent davantage avec celles de Damas. Les Iraniens seraient notamment très présents autour de Maher Al-Assad, le frère de Bachar en charge d’une bonne partie des appareils militaire et sécuritaire. Ce qui pourrait contrarier le plan russe de réformer l’État syrien, en commençant par son armée. « Ce n’est pas un problème que je qualifierais de “politique” en tant que tel, tempère Kirill Semenov. Iraniens et Russes sont d’accord pour maintenir Bachar Al-Assad au pouvoir. La question est de l’ordre de l’influence sur Bachar, en effet. »

La Russie mise beaucoup sur cette réforme de l’armée syrienne. « L’idée de Moscou est de rendre cette armée plus professionnelle et autonome afin d’abaisser au passage le poids des Iraniens, sachant que la Russie entend rester sur le long terme en Syrie, avec ses bases militaires, navales. Le Kremlin estime que ce n’est qu’en reconstruisant l’armée syrienne que le pays pourra se stabiliser, en réintégrant un tas de groupes disparates — voire même qui se sont opposés un temps au régime Assad —, et amorcer une résolution politique du conflit. C’est pour toutes ces raisons que Moscou a déjà initié la formation du 4e corps, qui rassemblait diverses milices et groupes armés du côté de Lataquié, puis du 5e corps, avec des troupes de la Force de défense nationale », explique Alexeï Khlebnikov.

Derrière cette question, dit-on à Moscou, il y a aussi celle de l’avenir du clan Assad : sans tenir particulièrement à ce que Bachar reste au pouvoir — beaucoup comprennent qu’il a perdu toute légitimité —, les décideurs russes se disent que lui au moins n’est pas totalement aux mains de Téhéran, contrairement à son frère Maher. « Sur le terrain, côté opérationnel, il y a des conseillers militaires russes dans presque chaque brigade et division de l’armée syrienne », précise Kirill Semenov.

L’entente entre Iraniens et Russes pourrait également être mise à mal sur le dossier de la reconstruction. « Je crois que c’est plutôt réglé, cette affaire. L’Iran pousse ses PME, la Russie ses plus grandes entreprises », note Kirill Semenov. « Là où cela risque de poser problème, c’est que Moscou aimerait faire contribuer des pays occidentaux à la reconstruction de la Syrie. Une présence de Téhéran autour d’Assad trop importante est un repoussoir pour les Européens ou les Américains », note Issaïev. Mais son image est telle en Occident qu’il serait bien difficile pour l’heure d’imaginer une participation des Occidentaux à une Syrie tenue par lui.

1Ex-Al-Nosra, mouvance Al-Qaida.

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