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Tunisie. Qui paie le prix du coronavirus ?

Le confinement général que vit la Tunisie face à la pandémie du coronavirus, et qui vient d’être prolongé jusqu’au 3 mai, accentue dans la population les inégalités face au coût social d’une telle situation. Mais il fait également émerger des modes de résistance de la part des salariés et des précaires.

Tunis, 8 avril 2020. — Un employé de l’Union tunisienne de solidarité sociale (UTSS) prépare des colis alimentaires qui seront distribués aux personnes âgées et aux familles à faibles revenus pendant la pandémie.
Fathi Belaid/AFP

Officiellement, la pandémie se déclare en Tunisie le 2 mars 2020. Une série de mesures est prise pour freiner la propagation du coronavirus. Le 20 mars, le président Kaïs Saïed annonce un confinement général accompagné de l’interdiction des déplacements entre les villes. Cette décision suppose la capacité, pourtant inégalement distribuée, d’en supporter le coût, et cette capacité risque de faire défaut lorsqu’on (sur)vit par son travail. Si le recours au télétravail a été possible dans certains secteurs, il est loin d’être généralisable dans un pays où une grande partie de la population active est précaire.

Lors d’une allocution télévisée le 21 mars, le chef du gouvernement Elyes Fakhfakh annonce un dispositif de mesures sociales ayant trois objectifs : le premier est de ne laisser aucun Tunisien dans le besoin, le deuxième de ne perdre aucun emploi, et le troisième de ne voir disparaître aucune entreprise économique, et d’en préparer la relance une fois cette crise révolue.

Les travailleurs du système informel exclus

Les mesures annoncées incluent une ligne de financement de 300 millions de dinars (96 millions d’euros) pour les travailleurs mis au chômage technique, de 150 millions de dinars (48 millions d’euros) à des aides sociales pour les couches précaires et à faible revenu, et le report du remboursement des crédits bancaires pour les salariés dont le revenu ne dépasse pas 1 000 dinars (319 euros).

Ce dispositif a certes été complété et élargi par la suite, notamment par l’augmentation des budgets alloués. Lors d’un entretien télévisé diffusé en direct le 19 avril, le chef du gouvernement a annoncé une deuxième vague d’aides financières à l’adresse des familles et des retraités les plus démunis, à l’occasion du ramadan (qui commencera le 23 ou le 24 avril). Pour autant, ces mesures demeurent insuffisantes. Ainsi, Leyla Riahi, membre du groupe de travail pour la souveraineté alimentaire en pointe le caractère inégalitaire sur les réseaux sociaux. Il en va ainsi notamment de l’exclusion de pans entiers de la population active, dont les travailleurs du secteur informel, c’est-à-dire plus de la moitié de l’économie tunisienne), les journaliers, les intérimaires et les salariés sous le régime du contrat d’initiation à la vie professionnelle (CIVP).

Ces catégories sont d’autant plus marginalisées qu’elles peinent parfois à se faire reconnaître comme telles par l’administration publique. En effet, nombreuses sont les personnes sans revenu stable qui ne sont pas recensées par les autorités, peinant donc à prouver leur statut de précaires au moment où elles demandent les subventions. Des reportages télévisés montrent des foules compactes dans leur quête des aides étatiques, se perdant dans le dédale administratif tunisien. Sur l’une de ces vidéos, une femme déplore : « Concernant le formulaire, je vais aux affaires sociales qui me renvoient à la délégation, qui encore me renvoie au cheikh… Chez le cheikh, rien ! Et entre temps, nous, on meurt de faim ! »

Autre problème, la pénurie des produits alimentaires de première nécessité. Les raisons de cette pénurie ne se réduisent pas à des achats compulsifs concomitants de la panique observée partout dans le monde. En Tunisie, la spéculation est aussi une cause importante de ce problème. Dans son allocution du 21 mars, Fakhfakh a ainsi annoncé des poursuites judiciaires à l’encontre des spéculateurs, qualifiés de « criminels de guerre » dans la terminologie officielle.

Pour autant, la solution pénale, seule, n’est pas à la hauteur de l’enjeu. La distribution de la semoule et d’autres biens d’importance vitale demeure largement inégalitaire. En effet, si les grandes villes littorales, notamment Tunis, connaissent un approvisionnement alimentaire plus ou moins normal, c’est loin d’être le cas pour les agglomérations, quartiers et bourgs périphériques, aux marges du circuit d’approvisionnement. Dans les régions paupérisées, des scènes filmées en vidéo et relayées par les réseaux sociaux révèlent au grand jour la misère sociale d’une population qui peine à se ravitailler. On y voit des habitants des quartiers populaires et des territoires périphériques du centre ouest du pays en foules compactes, se bousculant pour récupérer de la semoule. Dans les bourgs frontaliers du nord-ouest, dépendants du circuit d’approvisionnement des villes voisines, l’isolement imposé par la restriction des déplacements s’est traduit par un manque de denrées alimentaires, ce qui a motivé des mouvements protestataires. Au moment où le Liban connaît des « protestations de la faim », des dizaines de citoyens contestent collectivement les pénuries alimentaires dans le quartier populaire de Hay Intilaka à Tunis.

« Nos vies valent mieux que leurs profits »

Parmi les salariés, l’application des mesures de confinement est problématique. En effet, à l’annonce du confinement total, le gouvernement a décidé la suspension de toutes les activités « non essentielles ». « 1,5 million de Tunisiens travaillera pour les 10 millions restants », avait alors déclaré Fakhfakh. Pour autant, des milliers de salariés de secteurs pourtant « non essentiels » se trouvent contraints de continuer à se rendre sur leur lieu de travail. Bravant les mesures de confinement annoncées, trop nombreuses sont les entreprises à avoir imposé à leurs employés la continuation de la production, moyennant des menaces de non-versement des salaires, voire de licenciement. C’est le cas de nombreux centres d’appels : des milliers de téléconseillers sont invités à maintenir leur présence dans les lieux de travail. Car, si certains grands centres ont pu, en accord avec les syndicats, mettre en place un dispositif de télétravail, d’autres ont continué à exiger la présence de leurs salariés.

Ces entreprises offshore, dont les services sont destinés très majoritairement au marché français, bénéficient d’une politique fiscale très avantageuse et de la plus-value que génère une main d’œuvre qualifiée et beaucoup moins coûteuse qu’en Europe. Employant plus de 30 000 personnes, ce secteur symptomatique de l’extraversion de l’économie tunisienne demeure pourtant faiblement syndiqué. En exigeant de leurs « téléconseillers » qu’ils continuent à assurer la sous-traitance du service après-vente et de l’assistance technique pour des marchés non tunisiens, ces entreprises bravent les mesures de confinement sans vraiment répondre à des besoins internes.

D’autres entreprises du secteur industriel privé, comme des biscuiteries, des usines de sous-traitance, et des filiales-ateliers de multinationales, notamment de l’industrie automobile tentent également d’imposer le maintien de leur routine productive.

Face à ces injonctions au travail, une résistance est tant bien que mal organisée par ces travailleurs et leurs représentants syndicaux sur les réseaux sociaux. Dans un communiqué de l’alliance syndicale internationale des centres d’appels dont l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) est cosignataire, le slogan « Nos vies valent mieux que leurs profits » est érigé en titre. Ali Ourak, le secrétaire général de la fédération générale de la technologie de l’information et des services de l’UGTT combat ces pratiques dans les centres d’appels.

Le patronat contesté

Alternant négociation, dénonciation publique des entreprises contrevenantes et appels à intervention au gouvernement, cette lutte a jusqu’ici réussi, non sans difficulté, à imposer le confinement à certains centres initialement récalcitrants. Les salariés de ce secteur ont, de leur côté, créé un groupe Facebook sur lequel on relaie, dévoile et dénonce les entreprises qui bravent le confinement total. Plus largement, la page Balance ton covid patronal créée par un groupe de syndicalistes et de militants de la société civile relaie les témoignages de travailleurs en proie aux intimidations, appels à la délation et menaces de licenciement de leur hiérarchie.

Dans une audition parlement datant du 17 mars, le ministre des finances Mohamed Nizar Yaiche annonce des déductions fiscales pour les entreprises privées contributrices au fonds 1818 créé pour faire face à la crise sanitaire. Or, la contribution de ces entreprises a été largement considérée comme modeste, de l’aveu même du chef du gouvernement Elyes Fakhfakh, au vu de ce que peuvent les grandes fortunes du pays. Dans son allocution du 21 mars, il a envisagé des « mesures unilatérales » à l’égard des grandes entreprises nationales qui se montrent peu généreuses dans la crise. À ce jour, l’acte n’a pas encore rejoint la parole.

De son côté, Samir Majoul, chef de l’organisation patronale du pays, se montre « préoccupé » par ce qu’il appelle « une phase de pré-nationalisation ». Le 25 mars, il déclare sur une chaîné télévisée privée que les entreprises ne peuvent pas payer à la fois les salaires, les impôts et les cotisations sociales. Le 15 avril, l’organisation patronale revient sur un accord signé la veille avec l’UGTT, garantissant le versement des salaires du mois d’avril pour les salariés du secteur privé. Dans un communiqué publié en cette date, l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica) s’est attiré les foudres des syndicalistes et de plusieurs militant.es sur les réseaux sociaux en déclarant être seulement disposée à transformer l’arrêt de travail imposé par le confinement en congé payé.

Or, depuis le début de cette crise sanitaire, les prises de position publiques du patronat ont été fortement contestées. Walid Besbes, contributeur du blog indépendant Nawaat, pointe, dans un article publié le 3 avril, la faiblesse de la contribution économique et fiscale du secteur privé. La captation de la valeur ajoutée du pays par quelques banques et entreprises privées, de fait en situation d’oligopole sous la coupe d’une minorité richissime, est ainsi fortement contestée.

Cette contestation vient même « d’en haut ». En marge de la réunion du conseil de sécurité nationale du 31 mars, le président de la République prononce un discours où il appelle le gouvernement à « prendre l’argent là où il est ». Rappelant des mesures de redistribution qu’il avait proposées lors de sa campagne électorale, Kaïs Saïd préconise de faire une liste des hommes d’affaires les plus corrompus en les obligeant à financer des projets d’infrastructure dans les régions les plus lésées.

Un « modèle de développement » dans l’impasse

Sur un autre plan, le spectre des répercussions socio-économiques de la crise sanitaire hante le débat politique tunisien dès les premières mesures de confinement. Pour le gouvernement comme pour ses opposants, le coronavirus révèle les dysfonctionnements du « modèle de développement », et des services publics fortement détériorés sous l’effet des politiques austéritaires imposées par les bailleurs de fonds internationaux. Néanmoins, la manière d’aborder cette situation est politiquement différenciée. Dans son audition au parlement, le ministre des finances avait souligné l’importance de la crise financière du pays, aggravée selon lui par la baisse anticipée des recettes fiscales et les dépenses exceptionnelles imposées par la situation sanitaire. Et il avait insisté sur la nécessité impérieuse de réformes structurelles : réforme de la méthode comptable des dépenses publiques, restructuration des entreprises publiques déficitaires, intégration du secteur informel.

Au même moment, des propositions alternatives ont été formulées, notamment à gauche. Il en va ainsi pour Hamma Hammami, figure historique de la gauche radicale. Dans une lettre ouverte au président de la République, il propose une série de mesures économiques, dont un impôt exceptionnel sur les grands bénéfices, un moratoire sur la dette publique extérieure et la suspension du transfert des bénéfices annuelles des entreprises étrangères établies sur le territoire tunisien.

Par ailleurs, dans un article paru le 7 avril sur Nawaat, Layla Riahi préconise des mesures qu’elle considère comme les « piliers d’une économie souveraine ». La mise en place d’une telle économie passerait notamment par la pleine reconnaissance de l’économie « informelle » et son intégration dans le système de sécurité sociale du pays, mais aussi par le sauvetage du secteur agricole. Selon elle, « soutenir la production revient opérationnellement à libérer de la trésorerie pour les producteurs par un moratoire sur les dettes agricoles et auprès de la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG), (particulièrement les Groupements de développement agricole), à revoir le prix des céréales et à fixer les prix des produits frais au niveau de l’exploitation, en garantissant une marge suffisante au producteur et enfin, à revoir la stratégie d’encouragement à l’investissement en misant sur le marché local et l’agriculture vivrière. »

En attendant, quoique l’action publique ait été plutôt préventive et jusque-là plutôt réussie dans la lutte contre la propagation du Covid-19 (879 cas confirmés et 38 décès au 19 avril), elle aura à affronter des contraintes plus importantes dans les semaines qui viennent. Or, la mobilisation des ressources matérielles nécessaires pour y faire face demande beaucoup plus que du volontarisme étatique. Au bout d’un moment, il va falloir faire des choix politiques tranchés, notamment sur les questions de la redistribution et de la dette publique.

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