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Gazi, quartier rouge d’Istanbul, en insurrection

Un front large mais désuni contre le pouvoir turc

Le quartier de Gazi, en périphérie d’Istanbul, est un bastion de l’extrême gauche turque et kurde depuis de longues années. Pourtant le gouvernement, par la répression policière et une politique d’urbanisation favorable aux couches riches, espère casser cette opposition large mais désunie.

Une jeep de la police dévale l’avenue Ismet Pacha en vrombissant, lâchant derrière elle une nuée de gaz lacrymogène, ses phares déchirant l’obscurité. À son approche, une poignée de jeunes gens masqués de rouge, armés de cocktails Molotov et parfois de fusils à pompe, s’éparpillent dans les ruelles perpendiculaires. Les voitures se hâtent, les passants masquent d’une main leur visage, en toussant et pleurant. La scène est presque quotidienne à « Gazi », comme on surnomme populairement ce groupe de quartiers situés dans le district de Sultangazi. Un seul bus relie les 30 000 habitants de cette partie de la métropole située au nord-ouest d’Istanbul à la place Taksim, à une vingtaine de kilomètres de là.

Construit dans les années 1980 et peuplé en majorité d’alévis, branche minoritaire de l’islam chiite, le quartier est connu pour être un bastion de l’extrême gauche turque et kurde. On y trouve à peu près toutes les organisations illégales et qualifiées de terroristes par l’État : Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Parti communiste marxiste-léniniste (MLKP), Parti communiste maoïste (MKP), Parti communiste de Turquie/marxiste-léniniste (TKP/ML), Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C)... et leurs émanations politiques légales, le Parti démocratique des peuples (HDP) pro kurde ou le Parti socialiste des opprimés (ESP) marxiste-léniniste par exemple. Ayant subi de nombreux massacres au cours du siècle dernier, notamment dans la région de Dersim en 1937, puis plus récemment à Maraş à la fin des années 1980, les alévis de Turquie ont souvent constitué les forces vives de l’extrême gauche. Les Kurdes alévis rejoignent d’ailleurs plus souvent les partis d’extrême gauche tels que le DHKP-C, le MLKP ou le MKP plutôt que le PKK majoritairement composé de Kurdes sunnites — même si le mouvement en lui-même n’accorde aucune importance au fait religieux.

Affrontement nocturne habituel, ici entre des militants du DHKP-C et la police

De bric et de broc

Lors de la guerre civile des années 1990 à l’est du pays, opposant État et PKK, une partie des Kurdes chassés de leurs villages par les exactions de l’armée trouvèrent refuge à Istanbul, qui devint ainsi la ville du pays accueillant le plus de Kurdes. Ils n’eurent d’autre choix que de s’installer dans les quartiers périphériques de la ville, dont Gazi. La pression policière sur le quartier n’a jamais cessé depuis, tout comme la forte politisation de ses habitants qui lui ont valu sa réputation.

Les migrants des années 1990, faute de moyens, ont dû s’installer dans des gecekondu montés dans la nuit »), habitats de bric et de broc échafaudés ou rachetés à ceux arrivés avant eux qui avaient déménagé dans les immeubles nouvellement construits dans le quartier. Puis les gecekondu sont devenus des maisons en dur. La plupart d’entre elles possèdent un jardin où leurs occupants peuvent cultiver quelques fruits et légumes et élever des volailles. Au fil des ans, les conditions de vie se sont améliorées. L’électricité est arrivée, les routes ont été goudronnées. Mais la mairie n’a pas fait grand-chose pour les riverains, qui ont dû par exemple raccorder eux-mêmes leur logement à l’évacuation des eaux usées.

Inconfort des logements
La confiture de figues cuit sur le pavé

Les gecekondu existent majoritairement dans une zone située au nord-est du quartier. Malgré l’inconfort des lieux, la plupart des habitants refusent de quitter leur logement. Les populations rurales qui s’y sont installées ont recréé une vie de village telle qu’ils la connaissaient. Et à s’y promener, entre les figuiers des jardins et les poules qui déambulent dans la rue, on a effectivement peine à croire qu’on est toujours à Istanbul.

Jusqu’à l’arrivée des réfugiés syriens, qui représentent la dernière vague d’installation, « tout le monde se connaissait », affirme Zeynep A., qui habite le quartier depuis plus de vingt ans. À son installation, raconte-t-elle, « il n’y avait pas de portes aux maisons, que des rideaux ». Elle ne compte partir pour rien au monde. Ce n’est pas tant qu’elle aime sa maison, qu’elle loue 350 TL (105 euros) par mois à un propriétaire qui réside en Allemagne. Les rues sont raides, et le seul hôpital du quartier est éloigné. Mais de toute façon elle n’a plus rien au Kurdistan, et sa vie est ici à présent. La plupart des habitants ne possèdent aucun titre de propriété. Les maisons se louent ou s’achètent de la main à la main. Néanmoins, ils paient quand même des taxes à l’État, autour de 300 TL (90 euros) par an. « Pas question qu’on parte puisqu’on paie », dit, bravache, un ouvrier originaire de Bingol en s’appuyant sur le manche de sa pelle.

Nouvelles habitantes de Gazi, originaires de la région d’Alep

Promotion immobilière galopante

Akram M. est journaliste dans le quartier depuis vingt-cinq ans. Comme beaucoup d’activistes, il voit avec inquiétude les tours, les gated communities1 et les nouveaux grands ensembles hors de prix encercler peu à peu le quartier. Fait significatif, un service de la mairie d’Istanbul qui gère l’urbanisme et les reconstructions de quartier s’est ouvert près de Gazi. Les activistes craignent que les gecekondu soient les premiers à être démolis pour que soient construits des centres commerciaux, ou de grands immeubles d’habitation aux loyers inaccessibles. Près de leur quartier se trouve une forêt de pins où les familles viennent pique-niquer le week-end et se détendre. Pourtant depuis quelque temps, la mairie a rendu l’endroit payant, ce qui n’est pas sans susciter certaines tensions. Une partie des arbres situés sur le versant opposé au parc ont été coupés, laissant présager de futurs travaux. Autant de signes qui inquiètent, même si pour le moment aucune notice d’éviction n’est parvenue aux occupants des gecekondu.

Les activistes lient ces projets de promotion immobilière à la recrudescence de l’activité policière depuis plusieurs mois. Selon eux, l’État fait tout pour briser les organisations politiques du quartier et chasser les habitants, usés par la violence quotidienne. À chaque flambée de violence, les transports s’interrompent, parfois pendant plusieurs jours, isolant davantage encore Gazi. La criminalité est également en hausse, malgré les efforts des organisations politiques qui luttent contre, parfois de manière violente en tabassant et exécutant dealers et braqueurs. Pour la plupart des habitants croisés, la police encourage cette montée de la délinquance en laissant les revendeurs de drogue travailler en toute impunité, et en ne fermant pas les maisons closes, connues de tous. Quelques gangs commencent même à s’opposer violemment aux organisations d’extrême gauche qui tenaient jusque-là le haut du pavé dans le quartier.

Au loin, depuis Gazi, les tours des « gated communities » et des nouveaux grands ensembles

Noyauter le bastion d’extrême gauche

Et déjà, cette politique commence à faire effet. De nombreux habitants ont déménagé, laissant la place à une nouvelle population aux convictions politiques différentes, parfois opposées. Une partie des habitants du quartier de Fatih, réputé très conservateur et victime lui aussi de la promotion immobilière, ont été relogés à Gazi après avoir été chassés de chez eux. Un grand drapeau turc, inhabituel dans les environs, flotte d’ailleurs sur les rues qu’ils occupent, proche du commissariat qui a des allures de base militaire.

Fatigués, les habitants ne se mobilisent plus autant qu’avant, et la police attaque systématiquement tout rassemblement dans l’espace public. Pendant la période des manifestations du parc Gezi, en 2013, il y avait eu une forte solidarité avec les manifestants de la place Taksim et l’ambiance était insurrectionnelle. Cependant la fougue est retombée. Si la population est encore capable de se mobiliser pour de grands événements, comme le meeting du HDP du 23 juillet 2016 organisé à Gazi suite à la tentative de coup d’État en Turquie, « au quotidien, c’est la lassitude qui commence à prendre le dessus », constate Volkan L..

Les militants du DHKP-C usent de méthodes expéditives contre les dealers, mais aussi les prostituées ou les petits criminels, plutôt que de proposer des solutions de rechange. En dépit de sa présence très visible, sa capacité de mobilisation ne serait pas si élevée. Le parti tente malgré tout quelques actions vers la population, par exemple en épongeant les dettes des plus démunis. Le PKK, qui possède une importante capacité de mobilisation dans le quartier, n’agit pas au quotidien, il travaille plutôt sur la politisation de ses sympathisants. Si le MLKP et le MKP par exemple soutiennent le PKK, le DHKP-C lui reproche de ne s’intéresser qu’à la cause kurde. Ces antagonismes entre organisations rivales freinent l’action commune et vont jusqu’à provoquer des accrochages.

Funérailles de deux militantes du MLKP exécutées par la police
L’organisation fait une apparition publique pour saluer ses martyrs

Les multiples associations civiles du quartier, tout comme les cemevi, lieux de rassemblement pour les alévis, finissent par être toutes affiliées à une organisation politique. Comme le dit Volkan L., « il n’y a rien de direct. Mais quand une organisation politique voit une association se créer dans son secteur, elle s’y infiltre et finit par la noyauter ». Il n’y a pas de structure globale, de conseil de quartier pour traiter les problèmes des habitants. Et les quelques associations non politisées sont des associations de village, qui s’occupent par exemple de l’organisation des mariages ou des enterrements. Le district est dirigé par un maire issu de l’AKP et donc partisan des politiques d’urbanisation. Signe d’un changement dans la politisation du quartier, lors de la tentative de coup d’État, des habitants se sont organisés en cortège avec des drapeaux turcs et ont tenté de rejoindre la mairie en soutien au président Recep Tayyip Erdogan. Les militants d’extrême gauche ont tenté en vain de leur barrer la route. Plus tard, un groupe composé d’ultranationalistes a tenté une incursion dans le quartier, protégé par la police.

Les exactions policières

« Si la situation continue, les gens d’ici vont prendre les armes et ce sera sanglant » prédit Fadime S., « je ne souhaite pas qu’on en arrive là, nous serons peut-être forcés de mener le combat contre l’État, mais nous ne sommes pas en position de le remporter » ajoute-t-elle, l’air sombre. En 2015 et 2016, nombre de militants originaires du quartier ont été tués par la police, lors de véritables exécutions extrajudiciaires. Yeliz Erbay et Sirin Öter, deux membres du MLKP, ont été abattues par la police fin décembre dernier. À leur enterrement, nombre de drapeaux rouges flottaient sur les tombes des militants tués par la police, ou morts au Kurdistan syrien où ils avaient rejoint les forces kurdes. Aujourd’hui la police les a tous arrachés, vandalisant certaines sépultures. En fait, la violence policière touche tous ceux qui s’opposent à l’État. Akram M. soulève son pantalon pour montrer sur son mollet la cicatrice d’une blessure par balle. La police lui a tiré dessus alors qu’il couvrait une manifestation. Pour lui, il n’a pas été touché par hasard, mais délibérément visé. Il est d’ailleurs en attente de jugement dans un procès pour « propagande terroriste », une accusation qui vise régulièrement les journaux d’opposition, dont plusieurs ont été fermés suite au coup d’État avorté de juillet 2016.

Ali H. est membre du Mouvement de la jeunesse patriotique révolutionnaire (YDG-H), la branche jeunesse du PKK qui durant l’hiver 2015-2016 s’est soulevée et a déclaré l’autonomie dans des quartiers des grandes villes du Kurdistan turc, avant que ce soulèvement soit écrasé dans un bain de sang par l’armée turque. « Nous luttons contre le trafic de drogue, le jeu, la corruption, les violences conjugales, et nous protégeons le quartier contre la police » dit-il. « Mais notre vie s’est arrêtée avec les massacres au Kurdistan… J’ai rejoint les YDG-H pour me battre pour une vie meilleure. Dès tout petit, nous subissons la violence de la police. Ils nous arrêtent, ils nous font monter dans les blindés et nous tabassent, juste parce que nous sommes kurdes. Ici presque tout le monde a connu la prison. Notre peuple est massacré au Kurdistan. Mes amis ont rejoint l’organisation et je les ai suivis. Il y a une pression psychologique permanente sur nous. » Il ajoute, amer : « Les jeunes ici sont au chômage, ou travaillent au jour le jour, dans les hôtels, dans la construction, dans les ateliers textiles. La vie est difficile. »

{Nerede ?} Où est-il ?
Photos de disparus victimes de la répression gouvernementale

Comme à Diyarbakir

Si Gazi est célèbre pour ses militants, d’après Akram M. c’est aussi le quartier où il y a le plus d’agents de l’État. Utilisant chantage et corruption, la police recrute des informateurs parmi les jeunes désœuvrés, accentuant les divisions au sein du quartier. Pour tous les activistes rencontrés, quelle que soit leur appartenance politique, la stratégie employée par l’État à Gazi est la même qu’au Kurdistan turc. Sous couvert d’opérations de maintien de l’ordre, la police rend invivables les lieux que l’État cherche à se réapproprier et pousse les habitants à partir. À Diyarbakir, après que la moitié de la vieille ville a été rasée durant les combats qui ont opposé les jeunes militants kurdes du PKK et l’armée turque, le gouvernement a immédiatement présenté des projets de construction immobilière dans le but de créer un grand complexe touristique, tout en annonçant l’expulsion de centaines d’habitants de ces zones. Ces programmes étaient prêts bien avant le début des combats, et pour les promoteurs immobiliers — bien souvent proches de l’AKP — le ménage a été fait à moindres frais.

C’est la même chose qui se joue à plus petite échelle dans les quartiers périphériques d’Istanbul comme Gazi. Cette dynamique s’inscrit dans le sillage de l’ultra-libéralisation du pays menée par Erdogan depuis son arrivée au pouvoir, qui enchaîne les projets démesurés. Pour le président turc, investir dans le bâtiment représente le moyen d’arriver à tenir sa promesse faite en 2013 de doubler le PIB du pays en dix ans. La tentative avortée de coup d’État et les purges drastiques qui ont suivi n’ont fait que concentrer davantage le pouvoir entre ses mains. Toutefois les grands-messes nationalistes et les démonstrations de force du président ne suffiront peut-être pas à faire oublier longtemps le marasme économique dans lequel s’enfonce le pays, et les effets désastreux de la politique économique d’Erdogan.

1NDLR. Résidences fermées entourées par un mur ou un grillage et disposant d’équipements de protection, isolées du tissu urbain ou rural environnant.