Politique, culture, société, économie, diplomatie

Les Émirats arabes unis chasseurs de Frères musulmans

Une politique régionale méconnue

Moins hégémoniques que l’Arabie saoudite, plus discrets que le Qatar, les Émirats arabes unis mènent depuis 2011 une politique étrangère très active pour combattre l’islam politique sous toutes ses formes. Les Frères musulmans sont leur cible principale, et la fédération se trouve par conséquent en opposition frontale avec le Qatar et l’Arabie saoudite.

Parmi les États membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), l’Arabie saoudite et le Qatar sont ceux qui ont le plus occupé le devant de la scène médiatique ces dernières années. En France, les présidents Nicolas Sarkozy et François Hollande y ont pour partie contribué, le « tout-Arabie saoudite » de ce dernier remplaçant sans transition le « tout-Qatar » de son prédécesseur. Il en va aussi de la guerre civile syrienne, où Riyad et Doha se sont fortement et ostentatoirement impliqués derrière la rébellion contre le régime de Bachar Al-Assad. En comparaison, la fédération des Émirats arabes unis (EAU) est restée dans l’ombre. Moins peuplée et hégémonique que l’Arabie saoudite, plus discrète que le Qatar, elle n’en est pas moins tout aussi active, particulièrement depuis 2011.

La politique étrangère menée par Abou Dhabi se déploie suivant deux axes essentiels : se protéger de l’Iran et combattre l’islam politique sous toutes ses formes, avec les Frères musulmans pour cible principale. Si la crainte de l’Iran est globalement partagée par les autres monarchies du Golfe, il n’en est pas de même pour l’islam politique, domaine dans lequel les EAU se retrouvent en opposition frontale avec le Qatar et aussi, même si c’est récent, avec l’Arabie saoudite. En effet, si le défunt roi Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud était farouchement hostile aux Frères musulmans qu’il a même inscrits en 2014 sur la liste des organisations terroristes, comme les Émirats arabes unis, son successeur le roi Salman ben Abdelaziz Al Saoud a tempéré cette hostilité pour favoriser un front sunnite — officiellement contre le terrorisme, mais en réalité contre l’Iran.

Le comportement saoudien à l’égard des Frères musulmans se rapproche de celui de Bahreïn, dont la monarchie sunnite fait face à la majorité chiite de sa population, ainsi que du Koweït, dont le système politique parlementaire est historiquement plus libéral, bien que monarchique. Il ne peut cependant être question, pour Abou Dhabi, d’un tel compromis : jadis acceptés aux EAU jusqu’à devenir particulièrement influents y compris au sein des institutions, les Frères musulmans ont été considérés comme une menace pour la stabilité de l’État à partir des années 2000, et ont fait l’objet d’une répression sans merci à partir de 2011.

Attachés au régime de Sissi

En Égypte, Abou Dhabi et Riyad ont fortement soutenu en 2013 le coup d’État du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi contre le président Mohamed Morsi, Frère musulman soutenu par le Qatar et la Turquie, élu en 2012 lors de la première élection présidentielle réellement démocratique menée dans ce pays. Il était hors de question pour les deux capitales de laisser les Frères musulmans diriger un pays emblématique du sunnisme abritant l’institution d’Al-Azhar, le plus peuplé du monde arabe et de surcroit constituant leur profondeur stratégique face à l’Iran.

L’attachement des Émiriens au régime de Sissi les a tenus à l’écart de la discorde qui s’est développée ces derniers mois entre Le Caire et Riyad. Cette discorde est multiple : soutien affiché du président égyptien au maintien en place du régime de Bachar Al-Assad, refus des Égyptiens de fournir des troupes au sol au Yémen pour combattre la rébellion houthiste, rapprochement ostensible entre Moscou et Le Caire, et enfin blocage par la justice égyptienne du transfert à l’Arabie saoudite des deux îles égyptiennes qui contrôlent le détroit de Tiran, verrou méridional du golfe d’Aqaba au sud-est du Sinaï. Contrairement à Riyad qui a par mesure de rétorsion suspendu son aide au président Sissi, notamment en approvisionnements pétroliers, Abou Dhabi continue de soutenir Le Caire — même s’il critique la mauvaise gestion des milliards de dollars que les pays du Golfe lui ont prodigués.

Contre Ennahda en Tunisie

En revanche, les EAU ont coupé les vivres à la Tunisie dont ils étaient avant 2011 le deuxième partenaire commercial après la Libye. La raison ? La prise de contrôle du gouvernement par les Frères musulmans du parti Ennahda de Rached Ghannouchi. Cet ostracisme émirien est toujours en vigueur à cause de la présence, pourtant réduite à un poste ministériel, de ce parti dans le gouvernement mis en place par le président Béji Caïd Essebsi. Le scénario qu’Abou Dhabi aurait favorisé, à savoir l’éviction totale des Frères musulmans du pouvoir comme en Égypte à l’été 2013, n’a pas eu lieu. En acceptant de renoncer à la direction du gouvernement en janvier 2014, le leader d’Ennahda, en partie influencé par les événements égyptiens, s’en est prémuni.

Fait symptomatique, le forum de fin novembre 2016 à Tunis pour relancer les investissements dans ce pays fragile était largement sponsorisé par le Qatar. Aucun représentant fédéral des Émirats arabes unis n’a fait le déplacement ; seuls deux membres d’une société d’investissement de Dubai étaient présents. En comparaison, l’Arabie du roi Salman a intensifié ses relations avec Tunis après une période de forte tension post-2011.

Désaccord avec Riyad au Yémen

Au Yémen, bien que membres de la coalition militaire créée en 2015 par l’Arabie saoudite contre le mouvement zaydite1 Ansarullah d’Abdelmalik Al-Houthi qui s’est soulevé contre le régime du président Abd Rabbo Mansour Hadi, les Émiriens n’approuvent pas l’appui des Saoudiens au parti des Frères musulmans yéménites, Al-Islah, dont les milices tribales combattent les houthistes aux côtés des troupes loyales au président. De même ces deux monarchies ne s’accordent pas sur la nature du pouvoir à installer et sur les personnalités à promouvoir pour l’avenir. Bien qu’elles démentent tout désaccord, la place à accorder ou non aux Frères musulmans yéménites les sépare profondément.

Abou Dhabi reproche également à Riyad de ne pas assez se préoccuper de l’expansion des groupes djihadistes au Yémen, qui profitent du chaos en cours. Al-Qaida dans la péninsule Arabique (AQPA) a largement étendu son territoire au sud-est et à l’est du pays. L’organisation de l’État islamique (OEI), absente avant l’intervention militaire de la coalition saoudienne, a même fait son apparition par scission d’une partie des membres d’AQPA. De fait, l’Arabie saoudite a longtemps épargné à AQPA, qui luttait contre les houthistes, ses bombardements aériens. De son côté, l’OEI a perpétré des attentats meurtriers aussi bien dans le camp loyaliste, notamment à Aden, que dans celui d’Ansarullah, y compris à Sanaa. Aussi les Émirats, tout en faisant toujours formellement partie de la coalition, ont-ils réorienté leur effort de guerre contre les organisations djihadistes. Ils participent désormais à la campagne menée de longue date par les États-Unis contre AQPA, essentiellement par drones tueurs, mais aussi par des opérations ponctuelles de forces spéciales. C’est dans ce cadre que des soldats émiriens ont participé fin janvier au premier raid de forces spéciales américaines au Yémen sous le président Donald Trump contre un refuge de militants d’Al-Qaida.

Un chemin de Damas moins agressif

En Syrie, à la différence du Qatar et de l’Arabie saoudite, les EAU tout en appuyant l’opposition au régime d’Assad, se sont gardés de soutenir les islamistes. Avec la prépondérance croissante de ces derniers au sein des groupes armés, ils privilégient désormais le principe d’une solution politique qui associe les Russes aux Américains. Sans aller jusqu’à approuver la position de l’Égypte favorable à Assad, Abou Dhabi suit un chemin moins agressif vis-à-vis de Damas. Des forces spéciales émiriennes entraineraient aux côtés de leurs homologues américaines les éléments de l’opposition qui constituent la caution arabe des Forces démocratiques syriennes, un ensemble dominé par les Kurdes du Parti de l’union démocratique (PYD), branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), sur lesquels s’appuient les États-Unis pour combattre au sol l’OEI et reprendre la ville de Rakka, « capitale » syrienne de l’organisation. Les EAU participent aussi à la coalition anti-OEI dirigée par les États-Unis, au sein de laquelle, avec leurs F---16, ils limitent cependant leur action au seul théâtre syrien, à l’instar des autres pays arabes membres de cette coalition, tout se montrant les plus actifs.

Soutien militaire à l’opposition libyenne

En Libye, les Émirats Arabes Unis se distinguent particulièrement et se retrouvent en confrontation armée indirecte avec le Qatar. Leur implication remonte à 2011 quand, avec l’aide technique des États-Unis, leurs F-16 ont participé aux opérations de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) lancées par la France pour détruire le régime du président Mouammar Kadhafi. Dès cette époque, les forces spéciales émiriennes ont soutenu certaines milices non islamistes. Doha — outre la participation de ses Mirage 2000 à la coalition anti-Kadhafi avec le soutien technique de la France — agissait également avec ses forces spéciales, mais au profit de milices islamistes.

Ces deux actions concurrentes — menées alors avec la bienveillance de la France qui ne voulait s’aliéner aucun de ses deux importants partenaires commerciaux — ont contribué à aggraver le chaos. Depuis, en alliance avec l’Égypte, les EAU soutiennent militairement le général Khalifa Haftar, opposé au gouvernement difficilement mis en place à Tripoli avec l’aide de la communauté internationale. Depuis 2014, à la tête de forces militaires attachées au Parlement exilé à Tobrouk et autoproclamées « armée nationale », le général Haftar combat tout ce qui est manifestation de l’islam politique en général et des Frères musulmans en particulier, qu’il qualifie de terroristes avec un discours « copié-collé » du président Sissi, au même titre que les groupes djihadistes, liés à Al-Qaida ou à l’OEI, également présents en Libye.

Les Émirats se retrouvent ainsi en opposition militaire à l’action du Qatar qui à l’inverse, soutient, y compris en armements, les milices proches des Frères musulmans, notamment celles de la ville de Misrata. Ces dernières avaient constitué le gros des forces alliées au gouvernement de Tripoli qui ont avec l’appui de l’aviation américaine chassé l’OEI de la ville de Syrte en 2016. Abou Dhabi est allé jusqu’à bombarder en 2014 des milices islamistes à Tripoli à l’aide d’avions agissant à partir de l’Égypte. Plus récemment, les Émiriens ont fourni aux forces du général Haftar des avions légers à hélice d’attaque au sol, pilotés par des mercenaires fournis par l’ancien patron de l’ex-société Blackwater, Erik Prince, en affaires avec Abou Dhabi depuis plusieurs années. En Libye, alors que l’ONU tente avec difficulté de soutenir dans la capitale Tripoli un gouvernement de compromis, les Émirats appuient son plus puissant opposant, au nom de la lutte contre toute forme d’islamisme.

Dahlan, Haftar et la Russie

Sur la question palestinienne, le combat contre les Frères musulmans formate également la posture d’Abou Dhabi. Les Émirats ne se contentent pas d’avoir donné asile depuis 2011 à Mohammed Dahlan, ils espèrent le voir succéder à Mahmoud Abbas, malgré les oppositions internes au Fatah, des accusations de corruption, et le rôle qu’on lui prête dans l’assassinat supposé de Yasser Arafat par empoisonnement. Dahlan est un farouche opposant des Frères musulmans en général et du Hamas en particulier, en plus d’être dans les petits papiers d’Israël et de l’Égypte.

De toutes les monarchies du CCG, la fédération des Émirats arabes unis est sans doute celle qui entretient les meilleurs rapports avec la Russie, tout en demeurant un très proche allié des États-Unis. On retrouve cette proximité en Libye où Moscou, tout en voulant se poser comme médiateur, n’en soutient pas moins le général Haftar, reçu en 2016 dans la capitale russe ainsi qu’à bord du porte-avions Kouznetsov au large de la Libye en janvier 2017. C’est également le cas en Égypte où, depuis l’arrivée du maréchal Sissi au pouvoir, la Russie accroit sa présence, notamment en matière militaire. Cette proximité existe même au moins partiellement à propos de la Syrie, où Abou Dhabi défend le principe d’un partenariat avec la Russie.

Affaiblir l’islam politique par tous les moyens

Elle a été également manifeste avec l’implication dans l’organisation, au côté du président de la Tchétchénie Ramzan Kadyrov, d’une conférence sur le sunnisme fin août 2016 à Grozny. Lors de cette réunion, où la participation égyptienne était particulièrement importante et dirigée par le grand imam d’Al-Azhar, le wahhabisme (salafisme saoudien) a été déclaré une dangereuse déformation de l’islam sunnite et n’en faisant pas partie. Toutefois, le communiqué final n’a cité nommément ni l’Arabie saoudite ni le Qatar, deux pays qui n’étaient pas invités et où le wahhabisme est la doctrine officielle. En soutenant la mise à l’index du salafisme propagé par l’Arabie, les Émirats ont voulu clairement afficher leur opposition à toute forme d’islam susceptible de concourir au développement du djihadisme. Cette attaque politico-religieuse contre Riyad conteste directement l’hégémonie qu’entend exercer la monarchie saoudienne sur le monde sunnite. La réaction de l’Arabie, verbalement assez violente, a surtout visé l’Égypte, alimentant un peu plus la discorde entre les deux pays. Elle a en revanche épargné les Émirats qui ne s’étaient pas impliqués officiellement dans l’organisation de l’événement si ce n’est par le biais d’une fondation basée à Abou Dhabi.

Les Émirats arabes unis ont fait le pari d’éliminer les Frères musulmans à l’intérieur et de les contrer à l’extérieur. Il s’agit pour eux d’affaiblir les réseaux d’un islam politique dont ils redoutent toujours le renouveau à l’intérieur de la fédération où ses sympathisants, bien qu’entrés en clandestinité, n’ont pas disparu.

1Branche du chiisme.