Économie

La descente aux enfers des monnaies libanaise et syrienne

Les devises des deux pays continuent de plonger, et la crise économique et sociale s’aggrave en Syrie comme au Liban. Rien ne semble pouvoir freiner les chutes qui ruinent une bonne part de la population. Récit d’une catastrophe.

Beyrouth, 6 mars 2020. L’accès à la Banque centrale du Liban est bloqué par des barbelés
Joseph Eid/AFP

Les causes du double effondrement des livres libanaise (LL) et syrienne (LS) sont multiples : tarissement des sources de revenus, déficits publics multiples et abyssaux, absence de gouvernance — voire de gouvernement —, corruption endémique, politiciens nihilistes sur fond d’instabilité et de conflits régionaux. Les deux pays ont des systèmes politiques et économiques divergents. Ultralibéral, corrompu jusqu’à la moelle, et bien sûr pro-occidental pour le Liban. Et plus planificateur en Syrie, avec un certain virage libéral — et aussi de corruption — ces dernières décennies, avant que la guerre qui a suivi le soulèvement de 2011 ne vienne tout abattre.

Cette guerre de dix ans a laissé des déchirures profondes impossibles à colmater sans une aide internationale colossale qui fait défaut en raison des sanctions financières et économiques de l’Occident. Ses dirigeants — la même famille autocratique au pouvoir depuis un demi-siècle — ont réduit à néant les espoirs d’une vie meilleure.

Mais si le Liban et la Syrie ont pris des chemins différents, ils partagent de nombreux points communs. Des familles libanaises ont des parents syriens, et vice-versa. De riches familles syriennes ont contribué au développement d’un secteur bancaire libanais longtemps prospère, et des liens se sont tissés dans l’industrie. Au début des années 2000, des banques libanaises ont pris des participations ou créé des filiales en Syrie où le secteur financier amorçait une timide libéralisation.

Ni avec toi ni sans toi

Il faut aussi rappeler que les deux pays ont partagé la même monnaie avant que le Liban ne crée sa devise le 24 janvier 1948, après son indépendance, tout lien de droit étant alors rompu avec la puissance mandataire française et avec la Syrie. L’union douanière entre les deux pays sera à son tour dénoncée par la Syrie en 1950.

Au Liban, la livre pourtant officiellement arrimée au dollar (au taux de 1 507 livres pour un dollar), gage de stabilité, n’arrête plus de plonger depuis octobre 2019 à des niveaux abyssaux sur les marchés parallèles. Sa dépréciation atteint actuellement 90 % avec un taux de change sur le marché noir flirtant avec les 15 000 livres pour un dollar (contre 9 800 en juillet 2020). Nul ne sait où s’arrêtera la chute alors que le pays est sans gouvernement depuis le mois d’août et que l’explosion dans le port de Beyrouth a détruit un quartier entier de la capitale et entrainé la démission d’un gouvernement chargé d’entamer des réformes.

« Avec ces responsables politiques que rien ne touche, on a le sentiment de s’adresser à un immense rocher ou à un mur d’acier », souligne avec amertume Jad Tabet, figure de la société civile et secrétaire général du Syndicat des ingénieurs et architectes. Fleurons et moteurs de l’économie avant 2018, les banques sont en quasi-faillite et interdisent en toute illégalité le retrait de dollars des comptes bancaires, sauf au compte-goutte et à un taux désavantageux. Dans une économie largement « dollarisée » et dépendante des importations, les commerçants souffrent et les faillites et mises au chômage se multiplient.

Dans ce contexte, le premier ministre sortant Hassane Diab a averti que les réserves de la Banque du Liban (BDL) ne permettraient pas de financer toutes les subventions (blé, carburant, médicaments, matériel médical et denrées alimentaires) au-delà du mois de juin.

« Vivre dans l’illusion »

Difficultés ou faillite ? Les banques libanaises nageaient dans les bénéfices grâce aux dépôts des déposants libanais eux-mêmes, expatriés dans les monarchies du Golfe et la Syrie. Pour ce pays, le Liban était à la fois une soupape de sécurité, un refuge et une place à partir de laquelle les commerçants et industriels pouvaient effectuer leurs opérations tout en bénéficiant des taux d’intérêt attractifs servis jusqu’en 2019. Tout semblait aller pour le mieux avant le naufrage et les pertes de revenus cumulées de l’État libanais et l’incapacité des autorités monétaires à combler le déficit abyssal de la balance des paiements qui s’est révélé le facteur principal de la crise. Les devises ne rentraient plus alors que des pays comme l’Arabie saoudite rechignaient désormais à y placer des excédents.

De fait, les banques locales étaient elles-mêmes incitées à servir à leurs clients des taux élevés par la BDL appelée à combler les déficits des services publics qui accumulaient des montagnes de dettes (60 milliards de dollars, soit 49 milliards d’euros pour le seul secteur de l’électricité). Les alertes des experts et des institutions internationales sur une situation devenue intenable (le ratio dette sur PIB flirtait avec les 180 % depuis des années) ne servaient pas à grand-chose, car à court terme rien n’est plus rassurant que l’aveuglement.

Ainsi, quelques mois après la révolte de la rue de l’automne 2019 et les mesures draconiennes des banques pénalisant leurs déposants en limitant l’accès à leurs comptes, le premier ministre Hassane Diab annonçait le 7 mars 2020 que, pour la première fois de son histoire, le pays faisait défaut sur une partie de sa dette publique (des eurobonds de 1,2 milliard de dollars, soit 999 millions d’euros, venus à échéance). Il envoyait ainsi un signal très négatif aux marchés financiers. « Les Libanais, ajoutait-il, ont vécu dans l’illusion que tout allait bien alors que le Liban se noyait dans un océan de dettes ».

Le même mois, l’État libanais indiquait faire défaut sur l’intégralité de sa dette en devises étrangères : 35,8 milliards de dollars (32 milliards d’euros) sur une dette totale de 95,5 milliards (79 milliards d’euros) fin novembre 2020.

Les conseils à une plus grande prudence n’y ont rien fait. Le bateau prenait l’eau et la panique régnait à bord. En juillet 2020, l’ancien directeur général des finances Alain Bifani affirmait qu’environ 6 milliards de dollars (5 milliards d’euros) étaient sortis du pays depuis octobre 2019, malgré les restrictions de rigueur et l’interdiction des transferts de capitaux.

Il fallait des coupables. Le gouverneur de la BDL Riad Salamé et les banquiers ont été tenus comme responsables d’un système vicié et vicieux qui ne pouvait perdurer avec des taux irréels servis à des clients appâtés et n’ayant souvent pas d’autres sources de revenus dans un pays quasiment à l’arrêt.

Adulé puis pestiféré

La confiance est aujourd’hui perdue. Hier encore auréolé de gloire par des cercles financiers internationaux qui lui attribuaient la meilleure note comme gouverneur de banque centrale pour sa gestion, Riad Salamé — accusé d’avoir mis en place un système de ponzi, une construction financière frauduleuse — est pointé du doigt pour ses performances « calamiteuses », même si ses torts doivent être partagés avec les responsables politiques et un système qu’il a servi.

La justice libanaise vient d’ouvrir une enquête préliminaire visant des transferts de fonds illégaux de la part du gouverneur vers la Suisse, à la demande de la justice helvétique. Riad Salamé — longtemps le banquier d’affaires personnel de Rafic Hariri, l’ancien premier ministre et entrepreneur, à l’époque où il travaillait dans la banque américaine d’investissement Merrill Lynch — a démenti toute faute professionnelle.

Parallèlement, s’estimant lésés, de nombreux déposants ont lancé des procédures judiciaires contre des banques libanaises pour leurs agissements et contre la BDL, longtemps considérée comme une citadelle intouchable, une sorte d’État dans l’État.

Existe-t-il une lueur dans ce ciel sombre où les orages se succèdent jour après jour ? « Le Liban endure une dépression économique sévère et prolongée », écrit la Banque mondiale dans une étude publiée début avril, avec un PIB réel en déclin depuis trois ans, une inflation culminant à 84,3 % tandis que 55 % de la population vit sous le seuil de la pauvreté, selon la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie occidentale. « Le Liban est menacé d’un effondrement total et dangereux […] sans équivalent avec ce qui s’est passé en Grèce, au Venezuela ou en Argentine », a pour sa part averti l’expert libanais Paul Salem, président du Middle East Institute à Washington dans une interview accordée à une radio libanaise le 11 avril, en marge de réunions avec le FMI, la Banque mondiale et des responsables de la nouvelle administration américaine. L’expert a ajouté que le gouvernement Biden avait pris conscience de ces dangers et serait disposé à agir avec ses partenaires. « Il y a urgence pour prévenir une explosion financière et sociale, en coordination avec le FMI. La communauté internationale est inquiète », a-t-il souligné.

Un déjeuner au prix du salaire d’un enseignant

Une perspective de sortie de crise au Liban aurait-elle des effets positifs, même limités, en Syrie ? La livre syrienne crève aussi ses plus bas historiques. Paradoxalement, c’est avec la fin officielle des combats en 2018 — 2019 que son calvaire a commencé. Impactée par la crise au Liban, la livre syrienne est tombée début décembre 2019 sur le marché noir à 1 000 livres pour un dollar alors que le taux officiel affiché sur le site de la Banque centrale de Syrie était de 434 livres. À aucun moment pendant les années noires de la guerre, la livre n’avait atteint de tels niveaux sur le marché parallèle.

De fait, des milliards de dollars détenus par des déposants syriens se sont soudain retrouvés bloqués dans les banques libanaises, entrainant une pénurie de dollars sur le marché syrien et provoquant la chute de la livre syrienne. Sans oublier le fait que le montant des dépôts syriens détenus dans les banques libanaises était estimé à plusieurs milliards de dollars. Bachar Al-Assad a lui-même avancé le chiffre de 40 milliards (33 milliards d’euros), même si le chiffre réel est probablement bien inférieur.

Quoi qu’il en soit, au début du mois d’avril, la livre se négociait sur le marché noir à 3 700 LS pour un dollar après avoir franchi le 17 mars le seuil des 4 700 LS, soit quatre fois moins qu’il y a deux ans. Les milieux d’affaires syriens se sont habitués aux soubresauts de leur devise, l’attribuant à des manipulations. Est-ce pour calmer les esprits en ce début de ramadan que le président Bachar Al-Assad démettait mardi 13 avril le gouverneur de la banque centrale Hazem Qarfoul de ses fonctions ? « Une mascarade ou un écran de fumée de plus ? », s’interrogeait un commerçant de Damas alors que le chômage frappe, que la pénurie de carburants perdure et que les prix flambent partout.

Le moment était-il choisi ? s’interrogeaient d’autres observateurs. Car Assad est en pleine préparation de sa réélection prévue pour le 26 mai. Il n’en demeure pas moins que le limogeage n’a pas beaucoup de sens dans un pays dévasté, avec une opposition laminée, des milliers de prisonniers toujours derrière les barreaux, une épidémie de Covid-19 qui continue de sévir et des attentats et attaques d’islamistes indomptés qui ont récemment repris du service contre son armée. Et une population aux abois.

« Hier un ami m’a invité à déjeuner et la facture s’est élevée à un montant équivalent au salaire mensuel d’un enseignant », a confié à OrientXXI un résident de Damas qui a requis l’anonymat. Au moins certains peuvent-ils manger s’ils y mettent le prix. Car à quelques centaines de kilomètres de la capitale, dans un paysage d’apocalypse, quelque 2,8 millions de déplacés syriens de la guerre s’entassent dans des camps de fortune dans la province d’Idlib, dans le nord-ouest du pays, une région autrefois prospère et agricole, aujourd’hui sous la coupe d’un groupe djihadiste.

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