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Les réfugiés syriens au Liban partagés face au mouvement social

Cibles de lois restrictives et victimes de l’hostilité d’une partie de la population, de nombreux Syriens réfugiés au Liban se sentent solidaires du mouvement social. Certains manifestants soutiennent le respect de leurs droits, mais la classe politique continue de réclamer leur départ du pays.

Camp informel de réfugiés syriens dans la vallée de la Bekaa (2014)

« Je suis heureux de voir le peuple libanais fier de son identité. C’est quelque chose qui, dans le futur, pourrait me réconcilier avec l’idée de rester dans ce pays », confie Majd1, 24 ans. Croisé dans une manifestation, ce jeune Syrien originaire de Damas est installé à Beyrouth depuis un peu plus d’un an, en attendant de partir en Allemagne où il espère poursuivre ses études. Arrivés au Liban dès le début des hostilités dans leur pays, il y a plus de huit ans, environ un million de Syriens sont encore réfugiés sur le territoire libanais, d’après les autorités.

Majd a réussi à obtenir un permis de résidence et un permis de travail, alors que les deux tiers de ses compatriotes vivent sans papiers, employés dans l’illégalité. « Je suis bien conscient que ma vie est plus facile que pour la plupart des Syriens installés ici, explique le jeune homme, c’est aussi un peu pour eux que je suis dans la rue aujourd’hui ».

Depuis mi-octobre, des manifestations d’une rare ampleur mobilisent toutes les franges de la population libanaise, du nord au sud du pays. Tamirace Fakhoury, professeure et directrice à l’Institut pour la justice sociale et la résolution de conflit à l’Université américaine libanaise (LAU), estime que « les citoyens libanais ont réussi à se repositionner en tant que peuple ayant la volonté d’être pris en considération par les élites politiques, après avoir été ignorés, marginalisés et déshérités durant des décennies ». Les contestataires accusent la classe politique de corruption et de mauvaise gestion des fonds publics ayant provoqué la crise économique et financière majeure qui afflige le Liban.

« Une pure manipulation »

En réponse à ces accusations, le gouvernement prétend que l’impasse économique s’explique par la guerre en Syrie et des déplacements de population en ayant résulté, faisant du Liban le pays accueillant le plus de réfugiés per capita dans le monde. « Une pure manipulation », s’indigne micro au poing Khadija, une infirmière cinquantenaire venue de Tyr, au Sud-Liban, pour prendre part aux rassemblements dans la capitale libanaise. À quelques dizaines de mètres du camion sur lequel Khadija et d’autres se relaient pour prendre la parole devant la foule compacte rassemblée sur l’avenue Riad el-Solh, au centre de Beyrouth, un groupe de manifestants entonnent : « Les seigneurs de guerre ont empoisonné la mer, détruit les montagnes et incité à la haine envers vous. Les seigneurs de guerre ont volé nos emplois et notre patrie et ils blâment les réfugiés ».

« Ce ne sont pas les gens qui sont racistes, c’est l’État »

Au rythme des percussions et des applaudissements, les manifestants haussent le ton et enchainent avec un refrain controversé : « Bienvenue aux réfugiés ! » Même si plusieurs sondages pointent qu’une majorité de la population libanaise est favorable au retour des réfugiés syriens dans leur pays d’origine, Tamirace Fakhoury insiste sur une « coexistence relativement pacifique avec les communautés d’accueil ».

Même s’il témoigne avoir été victime de quelques agressions racistes et xénophobes, Majd partage ce constat. « Ce ne sont pas les gens qui sont racistes envers les Syriens au Liban, c’est l’État », soutient-il, assurant cependant comprendre que certains travailleurs libanais précaires perçoivent les Syriens comme une menace. Avec un taux de chômage d’environ 25 % de la population active, de nombreux patrons préfèrent employer des Syriens, plus à même d’accepter des salaires bas et des conditions de travail moins avantageuses.

« Le statut des réfugiés syriens au Liban a beaucoup fluctué », commente Tamirace Fakhoury, faisant référence au plan de lutte contre le travail illégal des étrangers, mis en place en juin 2019 par le ministre du travail, Kamil Abousleiman. Les employeurs sont, depuis cette date, réticents à employer des travailleurs syriens ne détenant pas de permis de travail, craignant d’être contraints de payer une amende allant jusqu’à 2,5 millions de livres libanaises, soit près de 1 500 euros, s’ils font l’objet d’une inspection.

La professeure observe aussi un resserrement du contrôle sur l’entrée des Syriens en territoire libanais : depuis 2014, les autorités libanaises ont mis fin à leur politique de « portes ouvertes », restreignant l’entrée aux frontières et l’enregistrement de nouveaux réfugiés par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Ce mouvement de fermeture s’est accéléré avec une série de mesures adoptées depuis 2016 par Gebran Bassil, le ministre des affaires étrangères et des émigrés, par ailleurs gendre du président Michel Aoun, favorable au retour des réfugiés syriens dans leur pays d’origine.

Bassil, critiqué par la société civile bien avant le démarrage du mouvement de contestation pour ses sorties jugées racistes, est la cible de plusieurs slogans entendus lors des manifestations. Il fait régulièrement la une des journaux pour ses projets de lois et déclarations controversées, l’une des plus connues remontant à octobre 2017. Il écrivait alors sur Twitter que « chaque étranger présent sur notre territoire contre notre volonté est un occupant, peu importe d’où il vient ».

Une méfiance ancrée dans la population

La réticence face à la présence de Syriens au Liban trouve ses sources dans l’Histoire, puisque le pays du Cèdre a vécu jusqu’en 2005 sous occupation militaire syrienne. Le retrait des troupes syriennes, encouragé par la résolution 1559 du conseil de sécurité des Nations unies, a d’ailleurs été provoqué par une mobilisation populaire d’ampleur après la mort du premier ministre Rafic Hariri le 14 février 2005, dont l’assassinat a été imputé au régime syrien.

« On peut comparer ce qui se passe en ce moment en Syrie à ce qui s’est passé au Liban après la guerre civile, quand des puissances étrangères ont mis en place les Accords de Taef pour décider de l’avenir du pays à la place des Libanais », commente Mahmoud, originaire de la banlieue d’Alep, exilé dès 2012, après avoir effectué une peine de prison pour opposition au régime de Bachar Al-Assad. Le militant se dit heureux de pouvoir « soutenir le peuple du Liban dans sa lutte contre ceux qui ont détruit le pays en prétendant le reconstruire ».

Et si la situation dégénère ?

Après plusieurs semaines de manifestations, impossible d’estimer combien de Syriens se sont mêlés à la foule. Sarah, elle, raconte ne pas être sortie de chez elle depuis le début du mouvement : « Je suis venue au Liban après sept ans de guerre en Syrie, et maintenant la situation se répète, s’indigne-t-elle, je vais fuir où, moi, si la situation dégénère ? »

Elle n’est pas seule à redouter le pire : serveur dans un restaurant fermé depuis le début des manifestations, Rami n’a plus une once d’espoir. Il dit ne pas comprendre pourquoi les Syriens prendraient la défense des droits des Libanais « alors que nous n’avons aucun droit dans ce pays, que les Syriens qui n’ont pas été tués comme des chiens se font traiter au Liban comme des rats ».

Une situation qui pourrait cependant changer pour le mieux, espère Tamirace Fakhoury, pour qui si « le mouvement de contestation atteint ses objectifs, les Syriens au Liban pourraient en venir à être considérés comme des sujets ayant des droits et traités selon les principes du droit international « . Elle met cependant en garde contre un autre scénario possible, à la lumière du discours de Michel Aoun du 31 octobre, dans lequel le président de la République « a mentionné à deux reprises que le retour des réfugiés syriens est un enjeu majeur pour le Liban ».

Mais ce retour est contesté par une partie de la communauté internationale, dont le gouvernement libanais dépend pour asseoir sa légitimité, dans un contexte de crise politique et économique criant. La professeure Fakhoury estime d’ailleurs qu’il « n’est pas dans l’intérêt du gouvernement de forcer les Syriens au retour, alors ils favorisent des départs "volontaires" en compliquant la vie des réfugiés syriens pour les pousser à chercher de nouveaux horizons ».

Avec l’offensive turque sur le nord-est de la Syrie débutée le 9 octobre et qui a fait plus de 100 000 déplacés en moins de deux semaines, l’horizon qui se profile est incertain pour les Syriens ayant trouvé refuge au pays du Cèdre, à l’avenir tout aussi imprévisible.

1Pour des raisons de sécurité, tous les prénoms des Syriens interviewés pour cet article ont été modifiés.

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