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Coupe du monde de football

Qatar 2022. Un tournoi hors normes dessine les limites du vieux monde

La Coupe du monde de football 2022 au Qatar a sans nul doute constitué un événement politique de premier ordre pour les relations internationales, régionales et pour la cause palestinienne. Avant et pendant la compétition les débats ont été vifs, notamment sur les droits LGBT+. Pourtant, un mois après la finale à rebondissements du 18 décembre, on peut mesurer combien ce Mondial a agi comme un révélateur des limites occidentales et des transformations du monde.

Le stade 974 (Ras Abu Aboud), construit pour le Mondial avec 974 conteneurs emboîtés. Il a été démonté comme prévu en décembre 2022 et sera remonté dans un autre pays — on ignore encore lequel
Qatar’s Supreme Committee for Delivery & Legacy

Rarement événement sportif international aura généré autant de controverses, ici relatives aux droits humains, aux enjeux climatiques, à la question LGBT+ et à la corruption. Avant comme pendant la compétition sportive, c’est bien à une « cacophonie de récits » qu’on a assisté, comme le relève le spécialiste du golfe Arabo-Persique Kristian Coates Ulrichsen dans son bilan publié par l’Arab Center de Washington DC1.

La compétition a dès le départ été perçue comme un test pour le Qatar. L’émirat a dépensé sans compter pour bâtir de nouvelles infrastructures (d’ailleurs insuffisantes au niveau hôtelier) et accueillir fans, journalistes et sportifs. Il possédait par ailleurs une expérience très limitée en termes de gestion de flux touristiques massifs, dont certains supporteurs réputés remuants si ce n’est violents. La Coupe du monde avait été précédée de quelques ratés, par exemple lors des mondiaux d’athlétisme fin 2019. Une fois les rencontres de football débutées, les doutes quant à la qualité de l’organisation ont été rapidement levés. Les norias de charters qui transportaient les fans les jours de match des hôtels de Dubai vers les stades de Doha étaient fonctionnels à défaut d’être vertueux sur le plan climatique.

Un enjeu pour la région

Dans le contexte des vives critiques adressées avant la cérémonie d’ouverture le 20 novembre 2022, la question de savoir si l’événement ne risquait pas d’être coûteux en termes d’image pour le Qatar se posait avec une certaine acuité2. Ainsi, en application du fameux adage : pour vivre heureux vivons cachés, la lumière projetée par l’événement sur le petit émirat à la richesse quasi infinie et les polémiques sur les libertés sexuelles et conditions des travailleurs étrangers pouvaient constituer une bien mauvaise publicité. Divers médias se sont en tout cas employés, avec plus ou moins de sincérité et d’habileté, à saisir l’opportunité offerte pour diffuser un discours critique qui prenait parfois des accents de Qatar bashing.

Au fil des matchs, les succès enthousiasmants de certaines sélections nationales — Argentine, France et Maroc en particulier — ont certes graduellement entrainé une dépolitisation des regards, le caractère sportif reprenant le dessus. Dès lors, les appels au boycott formulés par certains en Europe apparaissaient comme de plus en plus éthérés. C’était surtout le cas dans les grandes villes françaises qui avaient refusé de mettre en place des fan zones, et au sein de certaines rédactions qui auraient probablement préféré une élimination rapide des Bleus pour ne pas avoir à trop parler de la compétition et se dédire.

Il reste qu’au même moment, la discrétion relative de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis ou encore du Koweït pouvait apparaitre comme une stratégie concurrente payante. Le Qatar devenait alors, dans l’espace médiatique et auprès du public occidental, l’incarnation de l’arrogance, de l’intolérance, de « l’écocide » et de la corruption. Ce discours, porté par quelques chevaliers blancs plus ou moins conscients de la possible instrumentalisation de leurs déclarations dans un contexte régional hautement polarisé, venait donc singulariser le Qatar. Il donnait en tout état de cause des arguments à ceux qui, tel l’émir du Qatar, associaient critique de l’organisateur et racisme, voire islamophobie. Le propos trouvait d’ailleurs un écho réel parmi les citoyens du Golfe qui, au cœur de l’événement, considéraient comme injustes bien des critiques et exprimaient leur sentiment dans leurs conversations et sur les réseaux sociaux.

Un mépris des Arabes ?

Pour eux, les appels au boycott demeuraient largement fondés sur le mépris pour les Arabes. Ils y voyaient une nouvelle déclinaison du « deux poids, deux mesures ». Opportunément, et parfois à dessein, les propos qui ciblaient le Qatar oubliaient combien la situation déplorable des droits des travailleurs, les absurdités environnementales ou les entraves aux libertés sexuelles constituent des réalités régionales tenaces à l’échelle des monarchies du Golfe. En ceci, le Qatar n’est pas différent, et la Coupe du monde a déjà permis selon les ONG de droits humains de faire évoluer, certes de façon insuffisante, certaines pratiques et lois, notamment liées à la kafala. En outre, la question des droits des minorités sexuelles demeure sensible dans les sociétés du Sud en général et non spécifiquement au Qatar, ni même dans les pays arabes ou musulmans. Et l’on pourrait aller jusqu’à noter les manquements aux droits élémentaires des ouvriers étrangers sur les chantiers et dans les arrière-cuisines des beaux quartiers européens pour inviter chacun à « balayer devant sa porte »3.

Sur le plan plus directement diplomatique, le ciblage exclusif du Qatar a également permis de contribuer à faire oublier la bien condamnable politique étrangère saoudienne et émiratie. Ce sont en effet ces deux États qui ont été les fers de lance de la contre-révolution arabe depuis 2011. Ils sont aussi largement responsables de la destruction du Yémen et des crimes de guerre qui y sont perpétrés depuis 2015.

« Nous ne sommes plus seuls au monde »

Mais la question posée par les effets de la compétition sur l’image du Qatar est en fait également biaisée, car elle néglige le fait que les perceptions — et donc l’image du Qatar — sont diverses à l’échelle du monde. Le succès ou l’échec de l’organisation de la Coupe du monde ne pouvait donc se mesurer à l’aune des controverses médiatiques et politiques en Europe et en Amérique du Nord.

De fait, l’événement sportif est venu souligner combien, pour reprendre l’heureuse formule de Bertrand Badie, « nous ne sommes plus seuls au monde ». Il fallait en effet adopter une logique occidentalo-centrée, et par là aveugle aux bouleversements internationaux, pour considérer que l’objectif principal recherché par les organisateurs était de contenter les attentes du public ou même plus exactement des élites à Paris, Londres ou New York. Bien au contraire, en insistant sur la dimension arabe de l’organisation de l’événement et en valorisant des solidarités spécifiques, les autorités de l’émirat et leurs relais, par exemple la chaine BeIn et son journaliste star, le Tunisien Raouf Khelif aux commentaires en arabe plein d’emphase, visaient sans doute prioritairement autre chose.

Le déroulé de la compétition et l’enthousiasmant parcours du Maroc ont permis au Qatar de continuer à s’ériger en défenseur symbolique du Sud, de l’arabité, de l’islam et de la Palestine. Gageons que les perceptions de l’événement en Amérique latine, en Afrique et en Asie, y compris parmi la classe moyenne de travailleurs expatriés vivant à Doha et qui a participé à des célébrations ou rassemblements festifs annexes en dehors des stades étaient largement positives, contribuant à asseoir l’influence du Qatar, y compris dans le cadre de la compétition régionale.

Dans le monde arabe, et parmi les voisins, par exemple en Oman, l’opération de communication a été un succès indéniable, diffusant parmi les populations un sentiment de fierté retrouvée. Admiratifs devant les images des stades à Doha, certains à Mascate se sont demandé quand de telles infrastructures sportives seraient construites dans leur pays. L’enthousiasme suscité par la victoire de l’Arabie saoudite contre l’Argentine lors des phases de poules a produit, comme en Algérie après les victoires successives du Maroc, un renoncement au boycott de fait dans les médias émiratis, y compris anglophones comme The National. Face à un tel événement sportif, le silence apparaissait comme absurde si ce n’est proprement ridicule. La victoire symbolique du Qatar devenait dès lors probante.

Le caractère festif de la compétition a été manifeste, notamment autour de la personnalité expansive de Majumba (alias Muhammad Al-Hajiri), comédien omanais présent à Doha pendant la Coupe du monde. Celui-ci avait porté malheur à neuf sélections dont il portait le maillot dans le stade, s’affichant sur Instagram et Twitter, puis devenant un phénomène médiatique. Habilement, un diplomate français arabophone en poste à Mascate avait diffusé une vidéo humoristique dans laquelle il demandait à Majumba de cesser les hostilités et de porter une tenue neutre, « blanche comme [s]on cœur », pour la demi-finale entre la France et le Maroc, générant des milliers de commentaires amusés. Ménageant le suspense, l’humoriste était finalement apparu lors du match avec le maillot des Bleus, révélant implicitement cette fois qu’il souhaitait voir la dernière équipe arabe en lice avancer vers la finale.

Composer avec des sociétés conservatrices

Au sein de la société qatarie, si certains accommodements, par exemple la consommation encadrée d’alcool ou les tenues parfois exubérantes des supportrices lors des matchs, ont été acceptés, l’événement s’est aussi accompagné de mises en scène permettant de conforter certaines composantes conservatrices. Celles concernant la conversion d’étrangers à l’islam, en particulier une famille brésilienne4, tout comme le prosélytisme mis en place par les ministères des affaires islamiques, diffusant des kits explicatifs aux abords des mosquées, témoignent de l’ambivalence des processus identitaires à l’œuvre lors des grands événements sportifs, entre cosmopolitisme, universalisme, nationalisme et exacerbations des différences.

Les nombreuses vidéos insistant sur l’ouverture d’esprit des étrangers, particulièrement africains ou latino-américains lorsqu’ils découvrent « la réalité concrète de l’islam » au Qatar démontrent combien pour ces groupes, la Coupe du monde a agi comme un potentiel correctif face aux critiques et préjugés diffusés dans les médias occidentaux. L’une des vidéos titrait : « L’islam est le vainqueur de la Coupe du monde de football ». Ce type de discours, souvent mâtiné de fascination autant que de naïveté rassurante constitue un genre en soi dans la production sur Internet et a pu donner lieu à des formes d’expression parfois surprenantes, telle celle concernant des Européens ébahis par les bienfaits hygiéniques des douchettes près des w.c., en remplacement du papier toilette. La longue explication par le géopolitologue égyptien proche des Frères musulmans Saber Mashhour sur le sujet de la surprise des étrangers devant « les toilettes des musulmans au Qatar » a rapidement cumulé plus de 500 000 vues sur YouTube.

Autour de la compétition, c’est le débat sur la question LGBT+ qui a sans doute été le plus discuté. Il révèle un malentendu croissant. Le Qatar, plus ou moins explicitement, a pu s’ériger en rempart contre la diffusion d’une norme qui entend défendre les identités sexuelles minoritaires et fait de cet enjeu un marqueur de tolérance, une forme de thermomètre universaliste. L’émirat a pu jouer ce rôle à travers les médias qu’il contrôle, par exemple lorsque les commentateurs de BeIn se sont moqués de l’élimination expresse de la sélection allemande qui avait protesté contre l’interdiction de porter un brassard pro-droits des minorités sexuelles (dit « One love ») en se présentant la main sur la bouche pour dénoncer la censure. Il l’a fait également en orchestrant la chasse aux drapeaux arc-en-ciel lors des fouilles de sécurité précédant l’entrée des spectateurs dans les stades.

Le principe de reconnaissance des droits LGBT+ est progressivement devenu dominant en Europe et en Amérique du Nord. Il s’accompagne de la diffusion d’un discours militant à vocation universaliste. Ainsi, l’événement sportif organisé dans une société à bien des égards conservatrice et où la législation condamne l’homosexualité y a occasionné une stigmatisation du Qatar, mais aussi plus largement des sociétés musulmanes. Au sein des sociétés du Golfe, cet état de fait entraine en retour un sentiment d’humiliation et un potentiel retour de bâton. Comme nous le confie un intellectuel omanais, « le Qatar a accepté de respecter les droits des gays pendant la compétition, mais en insistant et en demandant toujours plus, les Occidentaux manquent de respect à notre culture et notre religion ».

De fait, la question demeure sensible et les attentes occidentales, portées par divers militants avant et pendant la compétition risquent bien de ne pas être satisfaites. Il est même permis de penser que la mécanique qui s’est mise en place pendant la Coupe du monde accentue les incompréhensions. Le grand mufti d’Oman, Ahmed Al-Khalili l’a bien compris : il a décidé début décembre 2022 de sortir un opus traduit dans dix langues qui condamne l’homosexualité, faisant alors de cet enjeu un marqueur identitaire.

Du fait du discours religieux local, mais aussi de pressions maladroites exercées par quelques militants ou gouvernements européens ou du Canada, les droits LGBT+ sont ainsi de plus en plus associés à une valeur occidentale et donc étrangère. Les relations de défiance entre les sociétés arabes ou musulmanes et l’Occident étant ce qu’elles sont, il est probable que les droits des homosexuels dans les premières ne se trouvent pas confortés par cette séquence incarnée par la Coupe du monde.

2Nabil Ennasri et Raphaël Le Magoariec, L’empire du Qatar. Le nouveau maître du jeu ?, Canéjan, Copymédia, 2022.

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