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Non, le Kurdistan ne marche pas vers l’indépendance !

Depuis la chute de Mossoul, désormais aux mains du calife Abou Bakr Al-Bagdadi, et sa proclamation d’un « État islamique », le mythe de l’indépendance du Kurdistan occupe l’espace médiatique, non seulement au Kurdistan, mais aussi à l‘échelle régionale et internationale. La réapparition du discours indépendantiste est cette fois alimentée directement par le président du gouvernement de la région autonome du Kurdistan, Massoud Barzani, qui demande aux députés kurdes de fixer une date pour le référendum d’autodétermination. Pourtant, cet objectif indépendantiste relève plus de la propagande que du projet politique.

L’ivresse nationaliste suscitée par le retour de la question indépendantiste kurde depuis quelques mois empêche toute lecture objective des possibilités réelles de cette indépendance. Les rares politiques ou intellectuels qui expriment publiquement leur opinion en disant que, peut-être, la condition de l’indépendance n’est pas encore tout à fait remplie, sont considérés comme des traîtres. Si dans les phases précédentes du discours indépendantiste, les acteurs kurdes accusaient l’« ennemi » arabe, turc, perse ou les puissances internationales d’empêcher les Kurdes de prendre en main leur propre destin, dans cette nouvelle étape, le gouvernement régional du Kurdistan(GRK) d’Irak mobilise toute sa puissance médiatique (télévision, radios, journaux, réseaux sociaux) pour convaincre l’opinion publique kurde que les Kurdes auront le dernier mot concernant leur indépendance. C’est à Erbil, et non à Washington, à Ankara ou à Téhéran que le futur État kurde se conçoit, affirme Massoud Barzani.

Stratégie de communication

Comment expliquer cette stratégie de communication des acteurs kurdes ? La réponse vient des rapports de force à l’intérieur du champ politique kurde. Elle correspond à une consolidation de la position du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), dirigé par Barzani, devenu l’acteur dominant de ce champ politique et impose ses codes, ses règles et sa vision aux autres acteurs. L’objectif est de convaincre un électorat qui a placé le PDK en position de première force du Kurdistan d’Irak que Barzani est le bâtisseur de l’indépendance et que lui seul peut réaliser le rêve historique des Kurdes.

Mais au-delà, le GRK est-il sérieusement dans une perspective d’indépendance proche ? Une lecture approfondie de ses rapports avec Bagdad et de ses prises de position concernant la formation d’un nouveau gouvernement irakien démontre la volonté des acteurs kurdes de demeurer malgré tout au sein d’un Irak pourtant extrêmement fragile. Par exemple, l’insistance sur le fait que la fonction présidentielle devait, selon le consensus intériorisé, revenir aux Kurdes1, la pression sur les représentants de la communauté chiite pour que Nouri Al-Maliki ne soit pas reconduit à son poste de premier ministre, l’organisation de rencontres régulières entre les différents partis politiques chiites et sunnites à Erbil par le président du GRK et l’engagement total des députés kurdes à l’Assemblé nationale irakienne, dévoilent l’inexistence d’un projet sérieux d’indépendance de la part des acteurs politiques kurdes. Il y a une différence entre des revendications comme moyen pour mieux « presser le citron » et l’indépendance comme projet. Ahmad Chalabi, le président du Congrès national irakien est, parmi les politiques irakiens, celui qui a parfaitement saisi cette manœuvre kurde, et il annonce régulièrement dans ses conférences de presse que si les Kurdes voulaient se séparer des Irakiens, il signerait des deux mains leur indépendance.

Le fort engagement kurde dans le processus politique irakien et l’insistance à être présents dans tous les tiroirs de cette grande armoire qui s’appelle encore l’Irak, est en pleine contradiction avec la volonté d’indépendance. Si le Kurdistan se prépare à se séparer de l’Irak, pourquoi donc intervenir, à tous les niveaux, dans la politique irakienne ? Pourquoi avoir mobilisé toutes les forces diplomatiques pour empêcher un troisième mandat de Maliki ? Pourquoi imposer un Kurde comme président de la République ? Pourquoi transformer Erbil en un espace de reconfiguration de l’Irak ?

Par ailleurs, un projet sérieux pour l’indépendance a besoin d’un consensus national kurde, au moins au Kurdistan d’Irak, qui devrait dépasser les divisions internes. Or, le discours de Souleymanieh, zone d’influence de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) fondée par Jalal Talabani n’est pas exactement le même que celui d’Erbil, zone d’influence du PDK. La zone d’influence de l’UPK est géographiquement liée à l’Iran. Les échanges économiques des deux côtés de la frontière sont estimés à plusieurs milliards de dollars. L’Iran constitue la porte de l’UPK vers le monde extérieur, une déstabilisation de ses rapports avec ce grand voisin met son existence en danger ; ce qui n’est pas le cas pour le PDK, dont les zones d’influence côtoient la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan avec qui une alliance réfléchie se forme dans l’objectif d’une co-administration de l’espace kurde à la fois en Irak, en Turquie et en Syrie2. Ainsi, deux pôles du Kurdistan irakien entrent dans un rapport de force : le premier est constitué de Téhéran, Souleymanieh et Nadjaf, le second se forme autour d’Ankara et d’Erbil. D’où le discours ambigu de Massoud Barzani sur l’indépendance du Kurdistan, afin de ne pas provoquer le gouvernement chiite de l’Irak, allié stratégique du grand voisin iranien qui détient tous les moyens de pression sur la zone « verte » de l’UPK.

Dépendance militaire et économique

Le GRK souffre également d’une autre fragilité : la protection de ses frontières. L’armée kurde n’est pas en mesure de les protéger, ni face à la Turquie, ni face à l’Iran ni même face à l’armée de l’Organisation de l’État islamique (OEI). Il est vrai que « Les frontières du Kurdistan avec la Syrie, la Turquie et l’Iran sont stables, assez bien contrôlées par les Kurdes eux-mêmes qui prélèvent des taxes sur le commerce transfrontalier légal »3. Si en effet les taxes peuvent être prélevées, le GRK n’est pas en mesure d’empêcher les incursions régulières des armées turque ou iranienne et doit se contenter de les condamner. Les récents combats entre les peshmergas et l’armée d’Al-Baghdadi ont démontré la faiblesse de l’armée kurde.

Au plan économique, le Kurdistan dépend totalement de Bagdad, d’Ankara et de Téhéran. Si le gouvernement irakien bloque les 17 % (environ 15 milliards de dollars) de la part attribuée au Kurdistan autonome dans le budget national, le GRK se trouve dans une situation catastrophique, comme c’est le cas depuis déjà quelques mois. La région autonome kurde compte 1 400 000 fonctionnaires — un habitant sur quatre. Depuis le mois de janvier 2014, à cause des désaccords politiques entre Erbil et Bagdad, ces fonctionnaires ne sont pas payés, le marché a chuté, les banques sont vidées, 350 entreprises ont fait faillite. Et les 100 000 barils de pétrole vendus par le GRK ne suffisent pas pour apporter une réponse à cette crise.

Le système économique du pays, notamment dans le domaine du commerce, est stérile, parce qu’il n’est pas construit sur des structures solides de production. Il est en effet totalement basé sur les importations en provenance de la Turquie (9 millions de dollars) et de l’Iran (5 millions de dollars). La politique économique du « tout importer » a pour effet deux conséquences dramatiques. La première est la fermeture de 85 % des petites et moyennes entreprises locales, et la seconde, la transformation du « citoyen » en pur « consommateur », quand par ailleurs le gouvernement fait venir des Philippins pour les tâches de ménage, des Bengalais pour les constructions, des Libanais pour l’hôtellerie et des Chinoises pour les massages...

Ces trois grandes fragilités : absence de consensus politique, incapacité de protéger ses frontières et dépendance économique déplacent la question de l’indépendance du Kurdistan dans la zone de l’improbable, ce qui n’empêche pas son instrumentalisation et sa mobilisation comme arme de combat entre les acteurs kurdes et irakiens engagés dans des rapports de force à l’intérieur du champ politique.

Cependant, ces stratégies contradictoires peuvent-elles encore fonctionner avec l’instauration d’un califat islamique comme nouveau voisin, lequel a actuellement un peu plus de 1000 km de frontières avec le gouvernement régional kurde ? Comment les Kurdes vont-ils pouvoir gérer leurs rapports avec un « État islamique » rejeté par presque tout le monde ?

1Fouad Massoum, le Kurde de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), a été élu président de la République par le Parlement le 24 juillet dernier.

2Olivier Grosjean, «  Turquie  : le mouvement kurde à l’heure du ‟processus de paix“  », Politique étrangère, été 2014, accessed September 8, 2014.

3Cyril Roussel, «  L’introuvable frontière du Kurdistan d’Irak  », Politique étrangère, été 2014