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Loin du Hamas, un printemps palestinien à Gaza

Pour le soixante-dixième anniversaire de la Nakba, les Palestiniens relancent leurs manifestations, en particulier à Gaza où elles ont commencé. Loin des appareils politiques et loin du Hamas. Asmaa Alghoul, journaliste de Gaza, témoigne de ce printemps palestinien.

Le 9 avril, le président du bureau politique du Hamas Ismaïl Haniyeh a prononcé un discours sur une tribune spécialement dressée pour célébrer les « Marches du retour ». Derrière lui, bien visibles par le public, s’étalaient de grandes affiches de Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela, symboles internationaux de la résistance pacifique.

C’était la troisième tentative du Hamas de promouvoir les marches dans les médias. La première s’est déroulée le vendredi 30 mars, lors de la première manifestation, quand les Brigades Al-Qassam, l’aile militaire du Hamas, ont publié des photos de personnes tuées en disant qu’elles étaient membres du parti. La seconde a été lorsque Haniyeh a insisté pour rendre hommage de façon officielle à certains des participants et pour assister aux funérailles d’autres, en particulier ceux qui étaient connus.

C’est une nouvelle tactique audacieuse d’Haniyeh, dont les discours partisans n’ont jamais réussi à réunir la totalité de l’opinion populaire. Cette fois cependant, il a fait une tentative sérieuse d’unité. Cela lui a valu des critiques, y compris de la part des membres de son propre parti — la critique étant non pas qu’il ne tienne pas compte de l’agenda du parti, mais que cette tribune n’était pas la sienne et que, ce faisant, il menaçait le succès des marches. Même si leurs critiques sont valables, beaucoup répondront qu’Haniyeh a cependant le droit de changer de tactique après tant de guerres et d’effusions de sang tout au long des onze longues années de siège de Gaza. Mais la question clé est la suivante : à quel point est-il sincère ? S’exprime-t-il en son propre nom ou pour l’ensemble du mouvement du Hamas ? C’est une question particulièrement importante, car il a récemment montré qu’il aspire à ce qu’on se souvienne de lui non seulement en tant que chef du bureau politique du Hamas, mais aussi en tant que « grand homme », à l’image de Yasser Arafat ou de Gamal Abdel Nasser (mais à dimension islamique, pas laïc ni nationaliste).

Une initiative populaire indépendante des partis

Les zones frontalières de Gaza qui jusqu’à récemment étaient presque entièrement abandonnées font les gros titres de la presse internationale depuis la Journée de la terre le 30 mars, date de la première Marche du retour. Une initiative populaire, indépendante et sans armes, indépendante des partis politiques de Gaza. Si certains individus ou partis ont essayé de s’y rattacher en fournissant de la nourriture ou des tentes, ces tentatives ont été minimes et se sont rapidement révélées importunes.

Les gens s’expriment pour la première fois en onze ans, depuis que la décision a été prise au niveau international d’imposer un siège à Gaza. Et ce qu’ils disent surprend tout le monde, pas seulement le Hamas. Les appels à protester circulant sur les réseaux sociaux se sont certes révélés trop faibles pour rassembler tous les vendredis des dizaines de milliers de personnes (ainsi qu’un plus petit nombre les autres jours de la semaine), mais nous ne devrions plus être surpris par ce que font les masses. Tout le monde a appris une leçon importante au cours du Printemps arabe : quand les gens semblent avoir perdu tout espoir, leur énergie refoulée peut soudainement se libérer.

Beaucoup de choses ont été refoulées, que ce soit au plan social, économique ou politique. Ni la guerre ni la paix n’ont réussi à conduire Gaza vers des rivages plus sûrs. Les choses n’ont cessé d’empirer et elle a été ravagée par la scission Hamas-Fatah. La réconciliation a échoué. Les travaux de reconstruction ont cessé après trois guerres (2008, 2012 et 2014). En plus des politiques internes répressives du Hamas, il y a eu les politiques discriminatoires et punitives que le président palestinien Mahmoud Abbas a infligées à Gaza, réduisant la part de financement de l’électricité par l’Autorité palestinienne, retenant les salaires des fonctionnaires et empêchant les transferts médicaux des patients.

Le désespoir est plus profond qu’on ne le croit, mais ces marches ont réussi à rétablir l’ordre des priorités plus efficacement qu’on ne l’aurait cru possible. Gaza a montré que nous devrions l’appeler « le pays de la dialectique », car il passe d’un état à un autre complètement opposé. C’est le secret pour vivre — et continuer à survivre — à Gaza. Il y a une contradiction constante entre ce que nous désirons et ce avec quoi nous vivons ; nous essayons toujours malgré tout d’atteindre ce que nous désirons.

Nous n’avons jamais vu, en Palestine, le genre de résistance que représentent les Marches du retour, même pendant la première Intifada. Gaza est de nouveau en direct sur les écrans du monde, et cette fois uniquement selon un schéma « victime » versus « agresseur ». L’occupation israélienne, habituée à montrer des images de la violence à Gaza, ne sait pas quoi faire. Maintenant, les Israéliens n’ont rien à dire devant cette forme de résistance régulière et pacifique.

Pour la première fois peut-être depuis les accords d’Oslo en 1993, ces manifestations ont donné à beaucoup de journaux et de politiciens occidentaux le courage de dire qu’ils soutiennent Gaza dans sa lutte pacifique. Les marches ont mis fin à la longue période de guerre et de paix et ont ramené la question palestinienne à ses principes premiers.

Même si l’occupation n’a aucun scrupule à chercher les fautes commises dans les actions palestiniennes (qui peuvent se produire ici et là), les images diffusées depuis la frontière sont plus puissantes que n’importe quelle critique israélienne, tant elles ont été renforcées par la révélation d’autres images montrant des soldats israéliens tuant joyeusement des Palestiniens tels des chasseurs en plein safari ou des adolescents jouant à un jeu vidéo.

L’occupant israélien, pris au dépourvu, est prêt à tout. Ainsi, le porte-parole de l’armée israélienne, Avichay Adraee, a eu recours à la misogynie. Il a partagé sur les réseaux sociaux la photo d’une femme jetant une pierre, avec pour commentaire : « Une femme bonne est honorable, et se soucie de ce qui est le mieux pour sa maison. Une femme méchante et sans honneur se soucie plus de la violence que de sa famille. »

L’occupation étant d’abord et avant tout militaire, elle n’a aucune marge de manœuvre. Parfois, elle poste des tireurs d’élite contre les manifestants, parfois elle lance sur eux des gaz lacrymogènes. Un vendredi, elle a utilisé un énorme ventilateur pour repousser la fumée des pneus en train de brûler. Mais ses calculs sécuritaires semblent impuissants devant les zones frontalières ouvertes regorgeant d’habitants de Gaza qui ont transporté l’enfer de l’intérieur de la bande de Gaza vers sa périphérie. L’occupation n’est pas préparée à ce qui survient lorsque le sombre désespoir des gens se transforme soudainement en espoir éblouissant.

« Une longue et persistante bataille pacifique »

C’est la première fois que les habitants de Gaza décident de s’en prendre à l’occupation israélienne en tant que régime cruel et corrompu plutôt que comme un ennemi idéologique à combattre par le feu des armes. Ils ont renoué avec l’histoire des révolutions arabes. Chaque vendredi, il y a des marches pacifiques et sans armes, chacune avec un nom différent, chacune se terminant par des centaines, voire des milliers de blessés, et beaucoup de morts. Nous devrions appeler ce qui se passe maintenant à la frontière une longue et persistante bataille pacifique. Ou disons que c’est plus un carnaval avec des familles qui s’échangent des histoires et de la nourriture, d’autres qui peignent, des stars des réseaux sociaux en train de faire leurs sketchs comiques ou des vidéos d’actualité, et des gens qui évoluent parmi eux, leur vendant toutes sortes de choses. La place Tahrir est maintenant une adresse à Gaza, et elle restera là, ouverte aux affaires, jusqu’à ce que l’occupation raciste israélienne tombe.

Ces marches prennent un élan étonnant. Le discours qui les entoure est à la fois politiquement mûr et adapté aux médias, et de nombreuses erreurs ont également été évitées. Mais cela ne change pas leur objectif initial : retourner sur les terres qu’occupait Israël en 1948. C’est la raison pour laquelle les gens sont sortis et les Israéliens le savent. Ils pensent que les Gazaouis rêvent en regardant derrière la clôture de la Ligne verte et sentent l’odeur de la terre, avant d’être à nouveau entassés dans l’une des villes les plus peuplées de la planète. Mais c’est le rêve qui se cache derrière tout ce qui se passe, qui pousse le mouvement vers l’avant, qui exige la nouvelle réalité pour laquelle une quarantaine de personnes sont déjà mortes.

Si nous regardions les gens qui ont eu l’idée de ces marches, peut-être verrions-nous qu’ils ont une toute nouvelle façon de penser. La majorité d’entre eux n’appartient à aucun parti, sauf quelques-uns, bien sûr, et quand ils ont appelé à manifester, ils ne représentaient qu’eux-mêmes. Beaucoup d’entre eux n’avaient jamais été pris au sérieux auparavant, mais dès le début, tout le monde s’est rendu compte qu’ils étaient capables de représenter l’ensemble de la population et de communiquer ses revendications avec force et obstination à travers tout le mouvement, afin que les marches restent indépendantes et pacifiques. C’est une génération plus audacieuse, plus réaliste, innovante et plus en contact avec les gens (qu’ils soient ou non membres d’un parti). À partir de ce mouvement, ils peuvent former la base d’un nouveau mouvement national, qui pourrait chasser l’ordre ancien et promouvoir de nouveaux leaders. C’est ce qui effraie les dirigeants des partis politiques traditionnels.

Des milliers d’individus participent aux marches tous les vendredis, conscients d’être des cibles potentielles pour les snipers de l’occupant, mais aussi qu’ils sont en train de faire l’histoire, que de nouveaux récits s’écrivent et que de nouvelles icônes se créent. Cela a non seulement remis le droit au retour à l’ordre du jour, mais l’a aussi replacé dans le domaine des possibilités et dans le cadre des futures négociations. Cela a également libéré Gaza de la prochaine guerre, pour le moment. Le Hamas fait face à un véritable « printemps de Gaza ». Soit il désire sérieusement rejoindre les livres d’histoire aux côtés de Gandhi, Mandela et Martin Luther King, comme il le prétend si souvent quand il parle de sa propre icône, le combattant de la résistance libyenne Omar Mukhtar dans des termes similaires (montrant Le Lion du Désert, un documentaire sur sa vie, aux écoliers). Si tel est le cas, il devrait bénir cette voie pacifique, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de Gaza, et ainsi faire un appel à la résistance pacifique, quand bien même il voudrait toujours conserver son droit d’utiliser une option militaire. Ou alors, le Hamas n’est pas sérieux, et il peut tout aussi bien rejeter ces manifestations et y mettre un terme. Alors, Gaza reviendra au cycle du siège, de la guerre et du châtiment d’Abbas ; les horizons politiques se restreindront et les aires frontalières seront à nouveau abandonnées.