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Iran-États-Unis, un accord qui changerait la face du Proche-Orient

« Jamais la possibilité d’un accord n’a été aussi proche. » Le secrétaire d’État américain John Kerry ou le vice-ministre russe des affaires étrangères Sergueï Ryabkov rivalisent depuis peu de petites phrases optimistes, comme pour préparer les opinions et les chancelleries diplomatiques à un événement qui ouvrirait la porte à un changement majeur dans les rapports de force au Proche-Orient : le retour de l’Iran en tant qu’acteur politique et économique proactif et non plus seulement réactif, isolé dans une posture d’opposition ou par des sanctions.

La page se tournera-t-elle, ce lundi 24 novembre, date butoir pour les négociations sur le nucléaire iranien ? L’enjeu dépasse de loin la question, très grave en elle-même, de la prolifération nucléaire. Il s’agit ni plus ni moins de mettre un terme à 35 ans de conflit entre la République islamique d’Iran et les États-Unis. À l’évidence, les alliés locaux des Occidentaux ne sont pas en mesure de gérer les crises régionales qui s’amplifient : « printemps arabes », guerre de Syrie, émergence de l’organisation de l’État islamique (OEI), rivalité croissante entre l’Iran et l’Arabie saoudite évoluant vers un conflit culturel et religieux sunnite/chiite incontrôlable, détérioration du conflit israélo-palestinien qui lui aussi prend un tour religieux. La chute des cours du pétrole et les grandes manœuvres sur le marché du gaz ajoutent enfin un enjeu économique à ces crises dont l’Iran est un acteur majeur. Un accord international sur le nucléaire iranien ne serait pas un renversement d’alliance mais simplement le début d’un retour à l’équilibre, à un peu de rationalité, indispensable pour stabiliser la région. À court terme, il y a obligation de résultat pour que la crise provoquée par l’OEI ne dégénère pas en guerre.

Le nucléaire n’est plus la priorité. Un bon accord est certes indispensable, mais il est urgent de tourner la page diplomatique et de prendre la mesure des nouveaux rapports de force sur le terrain. Même en Israël, certains responsables militaires estiment que le risque majeur n’est plus la menace nucléaire iranienne, ni la crise palestinienne, ni le Hezbollah mais, après l’offensive israélienne à Gaza de l’été 2014, la dégradation de l’image d’Israël et du soutien médiatique et donc politique dont il bénéficie.

Existence d’un accord de fait

Un échec total des négociations est d’ores et déjà impossible, puisque depuis un an les diplomates iraniens et américains se rencontrent quotidiennement, ce qui était impossible, et même interdit, depuis 35 ans. Aucune force d’opposition, ni en Iran ni à Washington ne semble capable d’imposer une marche arrière et de bloquer la normalisation de facto des relations entre l’Iran et les États-Unis. Certes, la construction d’une coexistence pacifique sera longue et difficile, après trois décennies de rupture entre le « Grand Satan » américain et « l’État voyou » iranien. Changer de vocabulaire est une première étape que les diplomates et les techniciens des deux parties ont déjà franchie, tout en respectant les intérêts de chacun. C’est un succès irréversible.

La signature formelle, avant la date butoir du 24 novembre, d’un accord global sur le nucléaire serait « sensationnelle » mais le plus important est de stabiliser un accord politique qui garantisse la bonne exécution d’un accord technique et que ne se renouvelle pas la dramatique expérience de l’accord Iran-Union européenne d’octobre 2003 que personne n’a voulu appliquer. Il est désormais acquis que les deux parties veulent et ont besoin d’un accord. Le président américain semble déterminé à trouver, à propos de l’Iran, un succès dans la gestion des crises régionales. Faisant suite à la lettre adressée le 6 novembre 2014 par Barack Obama au Guide suprême iranien Ali Khamenei, une réunion a été organisée à Oman le 9 novembre entre le ministre des affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, John Kerry et Catherine Ashton, la haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères. Elle semble avoir confirmé qu’il existait un consensus sur l’état des lieux et des scénarios possibles, mais aussi sur le cadre politique d’ensemble (« general issues ») selon l’expression du négociateur iranien Abbas Araghchi. On peut donc estimer que le programme nucléaire iranien est désormais sous contrôle et que le principe de la levée des sanctions économiques internationales contre l’Iran est acquis.

Pour que l’on aille au-delà des principes, il faut en quelques jours trouver un accord précis et technique sur plusieurs points : nombre de centrifugeuses en activité, contrôle et usage des stocks d’uranium enrichi, spécification du réacteur d’Arak, calendrier de levée des sanctions économiques et programmes de contrôle…Le mieux étant l’ennemi du bien, on peut penser qu’un accord serait possible mais partiel, portant sur des décisions immédiates significatives et sur une feuille de route pour régler les détails en suspens. Un accord « à trous » qui sera d’autant plus facile à combler que la confiance sera renforcée par l’expérience enfin retrouvée de relations économiques, sociales, culturelles et politiques « normales ». En passant au second rang des priorités, après l’OEI et surtout la question palestinienne, la crise du nucléaire iranien, résolue dans son principe, trouverait ainsi progressivement, discrètement, sa solution globale.

Une opposition résignée

Ce ne serait donc pas le grand soir, et cet accord « à trous » est peut-être préférable, car les opposants à un accord définitif qui rendrait possible le retour de l’Iran sont nombreux. Mieux vaut pas d’accord qu’un mauvais accord, ne cessent de dire les Israéliens, la majorité du Congrès américain — démocrates comme républicains — et les monarchies pétrolières. La position du gouvernement français semble avoir évolué sur ce point. Cet accord irano-américain, qu’il soit global ou partiel est considéré par Israël et les monarchies arabes comme un second abandon, après celui qui a donné en 2003 le pouvoir aux chiites en Irak. À Tel-Aviv on reparle d’actions militaires tandis qu’en Arabie saoudite on envisage de se doter d’une industrie nucléaire équivalente à celle de l’Iran, avec l’aide du Pakistan. Au Congrès américain et dans les groupes de pression qui considèrent que l’Iran est la principale source des conflits de la région, on prépare des sanctions plus dures. Les craintes sont grandes et la volonté de contenir l’Iran plus forte que jamais, mais tous ces opposants ont également conscience que la période où ils bénéficiaient du soutien américain exclusif est révolue. Ils devront désormais apprendre à gérer le retour de l’Iran qui, dans tous les cas, ne sera pas un « allié » des Occidentaux avant longtemps, si jamais il le devient.

En Iran, les opposants ne manquent pas. Un Comité pour la sauvegarde des intérêts de l’Iran, animé notamment par le député Mehdi Kouchekzadeh s’est créé après la brève conversation téléphonique entre les présidents Barack Obama et Hassan Rohani en septembre 2013. La presse conservatrice (Keyhân, Javân), une partie des Gardiens de la Révolution et les députés du parti Peydari (« résistance ») forment un groupe de pression hétérogène mais très actif dans les médias et sur le terrain avec les milices des bassijis, pour rappeler que l’Iran ne doit rien céder de ses droits ni de ses acquis et surtout ne pas faire confiance aux États-Unis ni à leur président.

Perspectives de changement

Ces radicaux constatent avec regret que le Guide lui-même n’est pas opposé à un accord nécessaire à la survie de la République islamique et ils semblent résignés à un combat d’arrière-garde. Ils se préparent donc à lutter contre les conséquences politiques, sociales et culturelles qui suivront en Iran la normalisation politique, l’ouverture économique et la présence dans le pays de nombreux résidents étrangers. Ali Khamenei semble suivre cette même stratégie en soutenant la politique de Rohani sur le nucléaire tout en rappelant en toute occasion son hostilité à Israël et sa détermination dans « la lutte contre l’agression culturelle occidentale ». La mise en œuvre d’un accord, même partiel, sur le nucléaire, risque donc d’avoir pour corollaire, au moins à court et moyen terme, un discours anti-israélien et un durcissement de la situation dans les domaines culturels, des droits humains et du statut des femmes. Mais tous savent que le retour des entreprises occidentales en Iran avec la levée des sanctions va générer un changement profond et irréversible.

Le Parlement occupe une place de plus en plus importante dans ce débat et cherche à se positionner dans la reconstruction politique intérieure qui suivra un accord. Alaeddin Borujerdi, le président de la Commission des affaires étrangères, n’a cessé d’affirmer, notamment lors de sa visite à Paris le 29 octobre, que le Majless (le Parlement) devra débattre de l’accord ou même le valider, car il détient la légitimité populaire, qui va de pair avec celle — religieuse — du Guide. Pour montrer sa détermination face au gouvernement en occupant dès maintenant le terrain social et culturel, le Parlement vient de voter l’impeachment (destitution) du ministre des universités et a refusé à quatre reprises les remplaçants proposés par le président Rohani.

Chacun se prépare à voler vers la victoire, que l’accord soit global, « à trous » ou impossible. Ce sera une victoire pour le Guide qui aura autorisé l’accord ou défendu les intérêts nationaux en cas d’échec. Pour le gouvernement de Hassan Rohani, un accord global serait un succès politique de grande ampleur, assurant non seulement sa réélection mais également l’insertion dans la longue durée et le consensus national d’un changement politique et social qui mettrait fin à la « Révolution » tout en confortant la République islamique. En cas d’échec grave, Mohammad Javad Zarif et le gouvernement pourront sauver la face en soulignant qu’ils n’ont pas cédé aux exigences abusives des grandes puissances.

Mais ce dernier argument nationaliste fera long feu. Chacun sait en Iran qu’un échec ou une mauvaise mise en œuvre des accords faciliterait la victoire des radicaux et conservateurs aux élections parlementaires de 2015 et le probable retour aux affaires des partisans de Mahmoud Ahmadinejad. Surtout, les tensions internationales en seraient accrues, avec peut-être la guerre en Irak, et par-dessus tout des protestations d’une grande partie de la population et des élites politiques qui veulent l’ouverture, à l’intérieur comme à l’international, et ne sont plus disposées à attendre.