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Méditerranée, mer d’échanges, mer de fractures

Crise des migrants ou crise de l’Occident ?

De plus en plus, la mer Méditerranée sert de frontière entre sa rive nord et sa rive sud. Au nord, murs, camps, radars, capteurs, drones, gardes-frontières et gardes-côtes matérialisent la surenchère sécuritaire amalgamant immigration illégale et lutte contre le terrorisme international. Au sud, on tente d’échanger le contrôle des flux migratoires demandés par l’Europe contre des accords commerciaux ou de coopération avantageux.

Le sud de la Méditerranée constitue, malgré la fermeture des frontières, une région d’émigration considérable : Maroc (3,5 millions d’émigrés), Turquie (5,3 millions), Égypte (2,7 millions), Algérie (1 million). Au Maroc, l’émigration a doublé en onze ans.

Les quasi-diasporas issues de l’immigration sont l’objet de beaucoup de sollicitude, car elles peuvent permettre aux pays de départ d’exercer une influence dans les pays d’accueil. Cette influence a de multiples facettes. La première est l’acceptation de la double nationalité, car beaucoup de pays européens ont ouvert, au cours des années 1990, leur droit de la nationalité à des éléments de droit du sol alors que tous les pays musulmans sont des pays de droit du sang, avec allégeance perpétuelle au pays de naissance comme au Maroc. La seconde est l’acceptation, par les pays de départ, des droits politiques exercés par les non-communautaires à l’échelon local dans les pays d’accueil, et parfois mise en œuvre du vote à distance pour les ressortissants de l’étranger installés dans les pays d’accueil. Cette influence passe aussi par la reconnaissance des associations militant pour l’amélioration de la condition de leurs ressortissants dans la cité et l’implication de ces associations dans des programmes de développement local des régions de départ. Enfin, l’organisation du religieux à distance est un élément qui doit aussi être pris en considération. Des réseaux transnationaux matrimoniaux, commerçants, entrepreneuriaux construits par les migrants traversent la Méditerranée et font de la frontière une ressource pour leurs échanges1.

Mais l’Europe n’attire que la moitié des migrants de la rive sud de la Méditerranée, car nombre d’entre eux se destinent aussi aux pays du Golfe ainsi qu’aux États-Unis et au Canada. Certains pays de la rive sud de la Méditerranée sont aussi des pays d’immigration. C’est le cas pour Israël, la Turquie, les territoires palestiniens, la Jordanie, la Libye. Il s’y ajoute un nombre inconnu de migrants illégaux ou en transit, dont des Subsahariens au Maghreb et des Soudanais en Égypte.

Des barrières à la migration

Des murs se sont construits comme à Ceuta (Sebta) à l’initiative de l’Union européenne (UE), des frontières de barbelés au sud-est de l’Europe, avec des camps dans les pays de passage comme le Maroc, la Libye, mais aussi Malte ou dans les pays limitrophes : prisons, zones d’attente, centres de rétention avant la reconduction à la frontière, lieux d’accueil et d’assistance et plus récemment des hotspots, centres de tri des nouveaux arrivants en Italie et en Grèce.

Durant ces soixante dernières années, la population de la Méditerranée s’est accrue de façon significative dans les régions est et sud, alors qu’au nord elle stagnait. D’ici 2025, la population des États européens qui la bordent (Espagne, Italie, France, Grèce, Malte) aura à peine augmenté, tandis que celle des pays de son pourtour sud se sera accrue de 70 %, s’approchant des 400 millions de personnes. L’écart des classes d’âge va se creuser : sur la rive sud de la Méditerranée, 50 % de la population a moins de vingt-cinq ans face à une Europe du Sud où l’âge médian est de plus de 40 ans. La fracture démographique est néanmoins en train de s’atténuer à cause de l’entrée de la plupart des pays de la rive sud dans la transition démographique2, c’est-à-dire le passage au remplacement des générations (deux enfants et demi par femme en moyenne). La pression migratoire sud-nord en Méditerranée s’en trouvera diminuée.

Sur la rive nord de la Méditerranée, des pays comme l’Italie et l’Espagne sont entrés dans une phase de vieillissement démographique, avec un nombre d’enfants par femme qui se situe au-dessous du renouvellement des générations, et l’entrée dans le quatrième âge d’une part croissante de la population, ce qui nécessite un appel à de nouvelles sources migratoires pour garder les aînés. Dans le même temps apparaissent des migrations nord-sud qui sont souvent un prolongement du tourisme international, chez les seniors qui décident de leur installation durable au soleil (en France pour les Britanniques, en Espagne et au Portugal pour les Allemands et les Britanniques, à Malte pour les Britanniques, au Maroc et en Tunisie pour les Français). De leur côté les jeunes diplômés d’Europe du Sud au chômage vont chercher du travail au nord de l’Europe, mais aussi au sud, en Afrique, en Amérique latine ou en Australie.

Les révolutions arabes, avec l’arrivée de Libyens en Tunisie, de Tunisiens en Italie et en France, ont d’abord eu peu d’impact migratoire en Europe, car il ne s’est agi que de quelques dizaines de milliers de nouveaux venus. Quelques îles de la Méditerranée, lieux de tourisme et aussi d’arrivées récurrentes de sans-papiers ont été confrontées à un dilemme difficile à gérer, entre l’ouverture toute grande aux touristes et l’arrivée des illégaux : il en va ainsi de Lampedusa, de Malte, de Chypre, des îles grecques, des îles Canaries et, à moindre degré, des Baléares. De nouveaux lieux de passage, comme la « route des Balkans », ont été investis avec la crise syrienne : il n’avait pas été anticipé que le régime syrien durerait et qu’il serait à la source d’autant de réfugiés. Les passages frontaliers, amplement médiatisés, sont souvent une mise en scène du contrôle des frontières pour l’opinion publique qui suggère la réponse de l’Europe à une invasion. Dans un monde où l’aspiration à la circulation n’a jamais été aussi grande, on n’a jamais autant éprouvé le besoin de mettre des barrières à la migration.

Les îles de la Méditerranée sont devenues les lieux d’arrivée des demandeurs d’asile et des sans-papiers originaires de la rive sud et du Proche-Orient — tout en accueillant les touristes, leur principale ressource estivale — et les illégaux arrivés sur des embarcations de fortune : pateras, cayucos, « zodiacs », bateaux de pêche ou cargos hors d’âge avec le concours de passeurs. D’autres îles, comme les Canaries, ont aussi été le théâtre de drames humains sur leurs côtes.

Contrôle des frontières au sud

De plus en plus, la Méditerranée fait figure de nouveau Rio Grande3 entre sa rive nord et sa rive sud. Les visas sont accompagnés de murs, camps, radars, capteurs, drones et du système Frontex4. Cette prolifération des contrôles migratoires s’appuie sur trois raisons essentielles :
- l’économie sécuritaire : des sociétés privées se sont spécialisées dans le convoyage des expulsés et la technologie militaire propose ses équipements au domaine civil ;
- la surenchère sécuritaire, amalgamant immigration illégale et lutte contre le terrorisme international ;
- l’utilisation des migrants comme instruments de négociation à travers les accords conclus avec les pays du sud (Sénégal, Libye, Algérie, Tunisie, Maroc).

La lutte contre l’immigration clandestine est une priorité affichée par l’Europe en Méditerranée. Des accords de réadmission entre l’UE et les pays du sud de la Méditerranée tendent à faire de nombreux États-tampons les garde-frontières de l’espace européen, d’autres États (africains notamment) étant déjà liés par une clause de réadmission obligatoire. Des officiers de liaison « immigration et asile » assurent à travers le programme Frontex formalisé dans une agence spécialisée installée à Varsovie un contrôle renforcé des frontières externes. Le rapatriement communautaire (c’est-à-dire par plusieurs pays de l’Union, qui joignent leurs efforts de façon conjointe) est considéré comme un signal fort de dissuasion.

Les autres instruments utilisés pour contrôler les frontières sud de l’Europe ont été les accords bilatéraux. Il s’agit d’accords conclus entre les pays d’entrée et de départ sur la réadmission des étrangers en situation irrégulière vers les pays d’origine. La Libye a fourni un exemple d’accords marchandés au nom de la lutte contre l’immigration clandestine. Elle n’a pas ratifié la Convention de Genève de 1951 sur les réfugiés ni adhéré à la politique européenne de voisinage5.

Quand, en 2011, 1 500 immigrés arrivés dans l’île sicilienne de Lampedusa ont été expulsés vers la Libye, les migrants à la recherche d’une protection internationale n’ont pu faire valoir leurs droits. Le colonel Mouammar Khadafi avait demandé cinq milliards d’euros à l’UE pour « stopper » l’immigration illégale et la construction d’une autoroute de l’Égypte à la Tunisie. Mais la révolution de 2011 a mis fin à ces négociations.

Échange migrants contre accords bilatéraux

Les accords bilatéraux ont souvent pour objet de limiter les flux migratoires en échange de politiques de développement, d’accords commerciaux ou de l’attribution de titres de séjour pour les élites. Les migrants, souvent écartés de ces accords, sont parfois revenus sur la scène par la voie de leurs associations. Ainsi, le Mali qui devait signer en 2009 un accord bilatéral de réadmission avec la France en a été dissuadé par la mobilisation des associations de Maliens en France qui ont accusé leur État de les « vendre » au profit des bonnes relations entre le Mali et la France, dans une période de transition politique au Mali.

Un autre type d’accords concerne les accords multilatéraux6 signés entre un pays de départ et de transit avec l’ensemble de l’UE. Plusieurs pays riverains de l’Union en sont signataires. Mais d’autres résistent sur la clause migratoire, comme le Maroc en raison de la faiblesse de la contrepartie offerte par l’Europe : le Maroc souhaite en échange le statut de partenaire privilégié avec l’UE, faisant valoir que la signature de tels accords risquerait de ruiner les relations qu’il entretient avec les pays d’Afrique de l’Ouest, d’où viennent de nombreux migrants qui transitent par le Maroc pour entrer en Europe.

On observe un retour à une gestion des frontières comme l’affaire des États, alors qu’est affichée avec force l’existence de frontières européennes sur les marges extérieures de l’Union, ce qui révèle un manque de confiance des États européens envers la politique européenne, à l’accent pourtant fortement sécuritaire. Malgré ces fermetures, les initiatives des migrants et de ceux qui en sont issus contribuent à construire des espaces transnationaux entre la rive nord et la rive sud de la Méditerranée : d’abord par les transferts de fonds ; ensuite, par leurs associations, qui sont souvent autant de réseaux, de liens culturels, de formes de mobilisation civique ; également par les doubles nationaux dont les élites sont courtisées par les pays de départ comme éventuels investisseurs et créateurs d’entreprises ou cerveaux, mais aussi comme élus dits « de la diversité » ou comme responsables politiques dans les pays européens ; enfin par leurs pratiques transnationales au quotidien à travers les mariages, les échanges d’informations, de biens, la création de petites entreprises, l’organisation de l’islam dans les pays sécularisés d’Europe. Une quantité d’initiatives culturelles métissées fleurissent dans la musique, le théâtre, la danse, le sport qui sont aujourd’hui partie prenante de la culture populaire européenne. L’Europe ne peut plus faire abstraction de cette composante de sa diversité, dont les migrants sont parmi les principaux acteurs.

L’espace sécuritaire européen

L’espace sécuritaire européen trace de nouvelles frontières à la périphérie de l’Europe. Des villes frontières ont pris de l’importance et vu leur destin bouleversé. Melilla, enclave espagnole sur la côte marocaine, vit en partie de la contrebande et des migrants potentiels. Vlores, en Albanie, est devenue durant les années 1990 le théâtre des passeurs et de ceux qui rêvaient de l’Italie vue à la télévision. Sangatte, puis Calais ont permis aux Anglais de déléguer à la France le contrôle de leurs frontières en amont. Les frontières se déplacent là où se dessinent de nouveaux mouvements migratoires.

L’Espagne, au premier rang de cette région stratégique, a dû mettre en place une politique migratoire dans une contradiction entre la fermeture officielle des frontières à l’immigration de travailleurs et le développement d’une économie instable et flexible qui bénéficiait largement du travail irrégulier jusqu’à la crise de 2008. La fermeture des frontières, renforcée dès 2002 par la mise en place du Système intégré de vigilance externe (SIVE) autour des côtes espagnoles, loin de mettre un frein aux migrations, y a conduit à la professionnalisation d’une économie organisée du passage clandestin, une réponse à une demande massive de candidats à l’immigration. Le cas des mineurs immigrants non accompagnés s’est particulièrement répandu entre le Maroc et l’Espagne, protégés par la Convention de 1989 sur les droits de l’enfant. La plupart d’entre eux resteront sur le territoire espagnol. Puis c’est l’Italie — notamment l’île sicilienne de Lampedusa — et la Grèce qui ont été les plus touchées par les arrivées : les îles du Dodécanèse avec Lesbos, Cos, Samos ainsi que des points de passage terrestres à travers la Thrace et la rivière Evros, depuis la crise syrienne.

Sur la rive sud de la Méditerranée, le Maroc est devenu un pays d’immigration et de transit tout en comptant 5 millions de Marocains à l’étranger, au point que le pays a régularisé 18 000 sans-papiers sur les 44 000 candidats en 2014 et qu’en 2015 il compte 115 000 étrangers dont 30 000 non régularisés. La nouvelle loi sur l’asile est toujours en attente et la plupart des Subsahariens n’envisagent pas de rester. La Tunisie a reçu plus d’un million de Libyens après la révolution de 2011. Ces pays sont devenus, ainsi que l’Algérie, un espace intermédiaire pour une migration moins liée à l’attractivité du marché du travail qu’à une recherche de paix et de mieux-être, quitte à emprunter les filières de passeurs dont la Libye s’est fait le territoire depuis 2011.

Les pays du Maghreb s’inscrivent ainsi dans une politique de clientélisation par l’Union européenne, du fait des politiques sécuritaires qu’elle cherche à mener dans un rapport de forces entre réadmissions, développement et visas. L’exode syrien a ajouté aux bouleversements introduits : c’est le seul pays de la région où la révolution de 2011 s’est traduite par un impact majeur sur les flux de réfugiés, donnant au passage à la Turquie une position stratégique de garde-frontière de l’Europe hier occupée par la Libye, tandis que les pays du Maghreb étaient davantage touchés par des facteurs structurels conduisant aux migrations sud-sud, puis sud-nord.

Visibles étrangers

Au gré des régimes migratoires et des nouvelles entrées dans l’Union européenne, certaines frontières ont été supprimées pour les uns tandis que d’autres ont été érigées. Ainsi, les Portugais, entrés pour la plupart clandestinement dans les pays européens en traversant les Pyrénées (O salto) avec ce qu’ils appelaient un « passeport de lapin », c’est-à-dire sans-papiers, sont devenus invisibles juridiquement quand ils ont bénéficié de la libre circulation européenne en 1992 (La même année que les Grecs et les Espagnols) alors que les Algériens, qui bénéficiaient de la libre circulation aux termes des accords d’Évian (1962) puis soumis à visas depuis 1986, sont venus grossir le flux des « brûleurs de frontières » (harragas).

Mais la frontière est aussi intérieure aux États, entre les Européens et les extracommunautaires pour qui le défaut de papiers en règle est lourd de conséquences sur le travail, la vie quotidienne, la mobilité. Une fois franchies les frontières juridiques, par régularisation, mariage, entrée régulière, accès à la nationalité, une autre barrière perdure : celle de la visibilité physique, des imaginaires. Les nouveaux nationaux continuent alors à être considérés comme des étrangers du fait de discriminations en tous genres : assignation à résidence dans les cités, racisme institutionnel de la part des forces d’autorité, difficulté d’être considéré et traité comme un citoyen ordinaire dans l’accès au logement, à l’emploi, aux filières scolaires recherchées, jusqu’aux boîtes de nuit. Le développement de situations de binationalité du fait de l’extension du droit du sol dans la plupart des pays d’accueil européens depuis les années 1990 et du maintien du droit du sang dans les pays de départ permet de se déplacer de part et d’autre des frontières externes de l’Europe, sans pour autant abolir la frontière des représentations collectives liées à la visibilité. Mais le droit de la nationalité a des règles différentes pour chaque pays européen, car il est souvent le symbole de son histoire nationale et de sa géographie, d’où un accès différencié à la citoyenneté européenne : les règles du jeu sont les mêmes pour tous les citoyens européens, alors que le droit d’entrée dans la citoyenneté européenne tient du cas par cas (l’accès à la nationalité).

Des zones grises perdurent, avec la pratique discrétionnaire des régularisations, des critères de naturalisation, du principe de non-refoulement des déboutés du droit d’asile, du maintien sur le territoire des mineurs non accompagnés, des menaces de dénaturalisation parfois introduites dans les débats publics, comme en France en 2015.

1Catherine Wihtol de Wenden, La question migratoire au XXIe siècle. Migrants, réfugiés et relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2013.

2Joseph Courbage, Hervé Le bras, Le rendez-vous des civilisations, PUF, Paris, 2010.

3Fleuve entre le Mexique et les États-Unis qui sert de frontière naturelle entre les deux pays sur les deux tiers de son cours.

4L’agence Frontex a été créée en 2004. Sa mission est de coordonner la coopération opérationnelle des États membres aux frontières extérieures de l’UE en matière de lutte contre l’immigration clandestine. Depuis octobre 2016, elle est épaulée par un nouveau corps européen de garde-frontières et de garde-côtes.

5La politique européenne de voisinage (PEV) date du début des années 2000. Elle avait pour ambition d’éviter que des lignes de division se créent entre l’Union élargie et ses voisins immédiats. En mai 2004, l’UE a offert à ses voisins une relation politique et une intégration économique plus approfondies que jusque-là, par laquelle tous les États concernés s’engageraient en faveur de valeurs communes : démocratie et droits humains, État de droit, principes généraux de l’économie de marché.

6Jean-Pierre Cassarino, sur les accords bi et multilatéraux, in Camille Schmoll, Hélène Thiollet, Catherine Wihtol de Wenden, op. cit.