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Affirmations LGBTQ+ dans le monde arabe

D’Aden à Toronto, la trajectoire hors norme d’un homosexuel arabe

Kamal Al-Solaylee, aujourd’hui universitaire au Canada, est né à Aden en 1964, puis a grandi à Beyrouth, Le Caire et Sanaa. Avec Intolérable, Mémoires des extrêmes, il fait la chronique d’une famille bourgeoise yéménite dans les affres de l’exil et de la prise de conscience de son homosexualité face à l’hostilité sociale et à la loi du silence.

artqueerhabibi/Instagram

Né à Aden en 1964, Kamal Al-Solaylee a ensuite vécu jusqu’à l’âge de 25 ans à Beyrouth, Le Caire et Sanaa. Il était le benjamin d’une fratrie de onze, sept filles et quatre garçons, et ses parents formaient un couple assez désaccordé. Les dernières années de leur vie, ils ne s’adressaient presque plus la parole. Son père, grand bourgeois raffiné et laïc, politiquement libéral puis conservateur, vêtu de façon coûteuse à l’occidentale, ayant étudié en Angleterre et parlant anglais, menait rondement des affaires immobilières dans la ville cosmopolite qu’était alors le port, colonie britannique jusqu’en 1967. Sa mère, épousée à 14 ans dès ses premières règles, bergère d’une région très pieuse, l’Hadramaout (comme la famille Ben Laden), était analphabète, mais dotée de bon sens et de capacités d’adaptation hors pair. Pendant que Mohamed s’étiole peu à peu avec les difficultés de l’exil et les soucis d’argent, Safia reconstruit sans cesse des foyers et gère sa progéniture, onze enfants donc à 34 ans. « Passée de bergère à épouse d’un magnat des affaires, elle devint la dame de compagnie d’un homme brisé », écrit Kamal Al-Solayee.

Intolérable. Mémoires des extrêmes, publié d’abord au Canada en 2012 et ces jours-ci en France avec une postface récente de l’auteur par une nouvelle maison d’édition, Perspective cavalière, pourrait n’être qu’une chronique familiale et est déjà à ce titre passionnante, en raison du destin peu banal de la famille Al-Solaylee, ces déclassés d’une grandeur arabe entretenue par les empires coloniaux — britannique dans le cas d’Aden. Mais ce qui rend ce récit très neuf, c’est la description d’une double émergence, touchant à la fois l’intime et le collectif. L’éveil de l’homosexualité d’abord dans un monde arabo-musulman qui lui est hostile, se réfugiant dans un « pas vu pas pris » de pratiques sexuelles de l’ombre, et la montée en puissance d’une religiosité rigoureuse inspirée par les Frères musulmans en Égypte, où Kamal passe son adolescence.

L’histoire de ce gay yéménite, comme il se revendique aujourd’hui alors qu’il dirige l’école de journalisme de l’université de Vancouver, et qu’il est depuis plus de trente ans citoyen canadien, s’inscrit dans un contexte d’effondrement d’un idéal d’inspiration à la fois laïc et anglo-saxon parmi les classes dominantes arabes, dans la dernière partie du XXe siècle.

Olivia Newton-Jones, Fairouz et les Beatles

Quand, pour fêter sa réussite à un examen, Safia offre à son benjamin en 1977 au Caire une cassette d’Olivia Newton-Jones, Come on over, le visage de la blonde chanteuse anglo-australienne émergeant d’une mer d’un bleu étincelant semble à l’adolescent le must d’un monde proche et lointain. Kamal déguste avec sa mère un milk shake au chocolat non loin de la place Tahrir lorsqu’il reçoit ce cadeau. Pour l’auteur, c’est dans ces années-là que les choses commencent à changer. Il reviendra souvent place Tahrir, comme si ce carrefour historique et tragique du « printemps égyptien » lui rappelait que son parcours n’est pas terminé, même si la situation des survivants de sa famille à Sanaa, où sa mère meurt en 2006, est très difficile dans un pays en guerre civile.

Le déclassement de la famille Al-Solaylee débute avec le départ précipité d’Aden, en 1967. Si proche des Anglais qui assurent sa prospérité, en affaires avec des Indiens et des juifs, Mohamed est exproprié puis chassé par les nationalistes arabes d’inspiration socialiste qui prennent le pouvoir dans le sud du Yémen. Pourtant il croit toujours en sa bonne fortune. Il installe la famille dans deux appartements interconnectés de l’immeuble Yacoubian, alors un des plus chics de Beyrouth, et inscrit ses enfants à l’école catholique Saint-Paul en grande périphérie. Il faut faire plus attention à l’argent, mais enfin la vie est facile et à la maison on écoute Fairouz autant que les Beatles.

Mais Mohamed s’inquiète des « enquiquineurs », à chaque « profanation d’une église chrétienne ou attaque d’un commerce musulman ». Kamal est alors trop jeune pour avoir conscience de la situation du Liban, même si une bombe explose dans le parking de l’immeuble Yacoubian alors qu’il a cinq ans. Il décrit sa première expérience homoérotique au même âge, à la vue d’une publicité pour Palmolive : « un homme poilu qui souriait, le corps couvert de mousse ». Le charme d’Intolérable tient beaucoup à des allers-retours constants entre la vie familiale, la situation politique et la découverte de l’homosexualité. On retrouve chez l’auteur une liberté de ton et de propos qu’on a connue en France, à peu près à l’époque où il grandit à la fin des années 1970, chez des auteurs grand public comme Yves Navarre ou Jean-Louis Bory, avec la même volonté d’être un exemple.

La vie gay du quartier Haret Abou Ali au Caire

Devant les troubles grandissants au Liban, la famille quitte Beyrouth pour Le Caire, et s’installe dans le quartier à la fois résidentiel et alors un peu bohème de Dokki. Les affaires de Mohamed marchent moins bien. Plusieurs de ses filles commencent à travailler, menant la « vie moderne » alors courante dans la capitale égyptienne. « Nul parmi nous ne priait ni n’allait à la mosquée, à part pour les deux grandes fêtes de l’Aïd, et c’était pour les hommes de la famille une obligation plus sociale que religieuse », raconte l’auteur. Tout va alors changer. La misère et la violence gagnent du terrain en Égypte ; et surtout ses frères Helmi puis Khairy vont, petit à petit, sous influence d’un islam rigoriste, changer la vie de la famille et notamment de ses cinq sœurs vivant encore sous le toit familial, critiquant « leurs vêtements olé olé et leur maquillage excessif ». De son côté Mohamed va partir travailler en Arabie saoudite.

Kamal lui, qui n’a aucune éducation sexuelle et aucune idée de la manière dont il peut rencontrer des garçons comme lui. Il fantasme sur des stars du cinéma égyptien comme Hussein Fahmi et Mahmoud Yassine, en embrassant des photos de magazines dans le secret des toilettes. La normalisation des relations entre l’Égypte et Israël lui permet de découvrir lors de sa sortie au Caire Une étoile est née, avec Barbra Streisand, alors fréquemment stigmatisée comme « juive », mais aussi immense icône gay de par le monde. Une expérience sexuelle furtive dans l’ascenseur avec « l’homme à tout -faire » de son immeuble va anéantir ses doutes sur son orientation, alors qu’il a seize ans.

L’Égypte retrouve un peu de stabilité après l’assassinat de Sadate et l’accession au pouvoir de Moubarak, mais Mohamed, dont les affaires restent médiocres, et son fils Helmi songent à quitter Le Caire pour Sanaa, la capitale du Yémen. Entre 1983 et 1984, ils seront rejoints par Safia, quatre sœurs et un autre frère.

Kamal reste au Caire et se met assidument à l’anglais, ne serait-ce que pour trouver « une ouverture à sa vie d’homosexuel, des renseignements sur le mouvement de libération à New York et à San Francisco ». à 20 ans il fréquente The Tavern, un club homosexuel niché dans l’hôtel Hilton. Sa rencontre avec Ahmad, un tailleur égyptien et son ami Bill, un professeur américain, va être déterminante pour découvrir la vie gay du Caire, alors relativement intense. « qui se déployait autour du quartier miteux d’Haret Abou Ali », ou se retrouvent pour des spectacles de danse du ventre des « machos et des efféminés ».

Flagellations en public au Yémen

En 1986, Kamal a 22 ans et doit aller rejoindre sa famille à Sanaa. « Que ferais-je au Yémen, et que me ferait le Yémen, un pays où l’homosexualité était punie de pendaison ou de flagellation publique ? ». Le départ du Caire, la soumission de ses sœurs à un nouvel ordre familial et religieux, l’installation dans cette ville « au charme désuet » déchirée « entre le camp de la modernisation et celui de la conservation dans une capsule temporelle » sont sans doute les plus fortes pages de ce récit aussi passionnant que vif, parfois agaçant quand l’auteur appuie sur des formules toutes faites dont on saisit l’intérêt, mais pas forcément l’usage teinté d’amertume. On le comprend aussi. Quand il apprend que deux hommes jugés coupables de « sodomie » seront fouettés en place publique après les prières du vendredi, Kamal fait un malaise et son frère Helmi lui dit : « Bien fait pour eux ».

Il faut partir. Cela lui prendra des années pour amadouer une bureaucratie policière et universitaire ; il devra faire son service militaire —comme traducteur de contrats d’armements. Il sera pendant cette période très proche de ses sœurs, pour qui la vie est dure sous la pression sociale et religieuse et parce que Mohamed ne rapporte pas d’argent et qu’il faut faire bouillir la marmite dans un pays qui se dégrade. Kamal finit cependant par obtenir une bourse en Angleterre — une autre de ses sœurs, Faiza, tient avec son mari une épicerie à Liverpool.

Ce rêve d’immersion, tout comme mon idéalisation de la langue et de la littérature anglaises, se dégonflait à chaque manifestation de racisme et de discrimination. Je relativisais, me souvenant du harcèlement et de l’humiliation que m’avait infligé le personnel de la sécurité interne à mon arrivée à Sanaa.

Le livre s’achève par un ultime exil au Canada, où l’auteur trouve un véritable enracinement. Il s’installe dans une coloc à Toronto, travaille et obtient la nationalité canadienne. Il décrit une vie heureuse, mais reste hanté par une question : quand retournera-t-il au Yémen ?

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