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Le chemin de crête du président Tebboune

L’an II de la révolution algérienne · Abdelmadjid Tebboune a été élu président à l’issue d’une élection contestée le 12 décembre 2019. Depuis, le chef de l’État multiplie les initiatives pour asseoir sa légitimité. Alternant appels au dialogue et discours populistes, il ménage l’armée toute-puissante en même temps qu’il flatte les idées issues du mouvement populaire.

Abdelmajid Tebboune lors de sa première conférence de presse à Alger, le 13 décembre 2019
Ryad Kramdi/AFP

Abdelmadjid Tebboune n’a pas eu d’état de grâce. Les Algériens sont descendus dans la rue par dizaines de milliers, à peine annoncée sa victoire à l’élection présidentielle du 12 décembre. Pour le Hirak, le mouvement pacifique qui s’est soulevé contre le système depuis le 22 février 2019, le nouveau chef de l’État est un homme du sérail. L’arrivée au pouvoir de ce rouage d’un régime honni est perçue comme le résultat d’une mascarade électorale — un scrutin imposé par l’état-major de l’armée — pour lequel l’abstention a atteint presque 60 %. Depuis, les manifestations continuent.

Pareille détermination aurait pu le laisser sans ressort. Au contraire. Puisque les urnes ne lui ont pas conféré la légitimité attendue, Abdelmadjid Tebboune entend la créer en situation. Consultations avec l’opposition, plan de réformes, grandes manœuvres diplomatiques… Cet apparatchik de 74 ans a, pour ses premiers pas au pouvoir, fait preuve d’une activité débordante qui tranche avec la léthargie des derniers mandats de son prédécesseur, Abdelaziz Bouteflika. Le grand œuvre de Tebboune, annoncé dès la campagne présidentielle, est la mise en place d’une « nouvelle République ». Sa priorité, la « moralisation de la vie publique ». Un agenda à même de lui concilier les voix les plus modérées du Hirak, sans mettre en péril sa relation avec l’état-major.

Lutte contre la corruption

Pour y parvenir, Abdelmadjdid Tebboune a fait le pari de la main tendue. À peine installé à El Mouradia, le palais présidentiel algérien, il s’est lancé dans une série de consultations, recevant chefs de partis et personnalités liées au Hirak, ce qui a divisé l’opposition sur l’attitude à tenir. En signe d’apaisement, il a fait libérer une partie des détenus d’opinion. Le seul jeudi 2 janvier, 76 d’entre eux ont été relâchés. Selon le Comité national pour la libération des détenus, collectif qui leur vient en aide, ils seraient toutefois plus de 120 à demeurer en prison, en attente d’un procès ou déjà condamnés.

Dans le même temps, le chantier de la réforme de la Constitution — l’une des principales demandes du Hirak — a été lancé au pas de charge. Le 8 janvier, la présidence a mis en place un comité d’experts, principalement des professeurs de droit, chargés de formuler des recommandations. Ils ont deux mois pour le faire. Des axes de travail leur ont été indiqués : instauration d’une limite de deux mandats présidentiels, amélioration des libertés individuelles, séparation des pouvoirs et renforcement des prérogatives du Parlement. L’abrogation de l’article 51, qui exclut les binationaux de certaines hautes fonctions publiques, est aussi prévue.

Cette Constitution révisée doit être approuvée par référendum, sans doute avant l’été. Des législatives sont prévues d’ici la fin de l’année. La feuille de route, pour l’heure, ne satisfait pas une partie de l’opposition. « La rupture avec le système en place exige l’organisation d’une période de transition démocratique à même de satisfaire les aspirations légitimes du peuple algérien », ont de nouveau fait savoir, samedi 25 janvier, les partis et associations de la société civile réunis au sein du Pacte de l’alternative démocratique.

Autre priorité, la lutte contre la corruption. Tebboune s’en est fait le champion. Il a demandé la mise en place de « mécanismes propres à éviter les conflits d’intérêts entre l’exercice des responsabilités publiques et la gestion des affaires ». Là encore, c’est l’une des revendications de la rue, alors même que les procès de grands patrons arrêtés au printemps 2019 sont toujours en cours.

Tebboune capitalise sur son passage comme premier ministre, en 2017. À l’époque, il avait publiquement tancé les chefs de grandes entreprises — dont Ali Haddad, ex-président du Forum des entreprises aujourd’hui en prison — et avait menacé de mettre fin à des contrats publics. Cela lui avait valu d’être démis de ses fonctions au bout de trois mois, écarté par le clan Bouteflika. Les disgrâces d’hier sont les médailles d’aujourd’hui.

Un ministre de 26 ans

Arrivé au pouvoir avec une crise politique à régler, Abdelmadjid Tebboune hérite aussi d’un pays en mauvaise posture sur le plan économique. La réussite de son mandat se jouera aussi sur sa capacité à améliorer le niveau de vie futur des Algériens. Sa marge de manœuvre est étroite. L’Algérie est dans une situation de paralysie chronique, prise au piège de la dépendance aux hydrocarbures, dont la production stagne, et aux importations. Le nouveau chef de l’État, qui ne l’ignore pas, avait fustigé une « économie sous-développée, désarticulée, sans échanges intersectoriels ». Élu, il a promis la mise en place d’un « modèle économique basé sur la diversification, affranchi des entraves bureaucratiques, qui génère de la richesse et absorbe le chômage et qui soit à même de garantir la sécurité alimentaire des Algériens ».

Pour mener à bien cette diversification de l’économie, le président compte sur le développement des start-up. Un jeune ministre, Yacine Oualid, âgé de 26 ans, a été nommé pour dynamiser le secteur. Surprenant, voire cocasse, dans un pays où le paiement électronique n’existe pratiquement pas. Mais c’est un symbole.

Cela participe à donner l’impression qu’une nouvelle ère s’ouvre en Algérie. Outre le jeune Yacine Oualid, Tebboune a fait entrer des universitaires au gouvernement (dont le premier ministre, Abdelaziz Djerad) et a attribué des portefeuilles à des membres de la société civile. Symbole d’une gouvernance ouverte, le président a souhaité ne plus être appelé « Excellence » (« Fakhamatouhou »), comme ses prédécesseurs, et a promis, en gage de transparence, de tenir régulièrement des conférences de presse.

« La main de l’étranger »

À l’écoute, ouvert, bonhomme : voilà pour le premier versant de la méthode Tebboune. La rupture, pour mieux amadouer le Hirak. Le second versant, en revanche, joue sur la continuité avec les fondamentaux du régime. Ordre, sécurité, mythe fondateur du 1er novembre… Avec lui, le temple du nationalisme algérien est bien gardé.

Encore candidat, il avait salué l’armée « colonne vertébrale » du pays, qui a « protégé le Hirak ». Ode à l’armée, mais aussi au peuple — éternel, évidemment. Lors de son discours d’investiture, il a ainsi déclaré : « Nous n’avons d’autre choix que de travailler la main dans la main pour réaliser les rêves de nos prédécesseurs, de notre jeunesse actuelle et des futures générations de l’Algérie (sans jamais) dévier de la Déclaration du 1er novembre, sous peine d’être ébranlés par les facteurs de la division et faiblesse ».

Pendant que Tebboune exalte le peuple, l’homme qu’il a nommé à la tête de l’armée, le chef d’état-major par intérim Saïd Chengriha désigne les ennemis. Successeur du puissant Ahmed Gaïd Salah, le général qui a de facto dirigé le pays entre avril et décembre, avant de mourir quinze jours après l’élection présidentielle, Saïd Chengriha a adopté la même rhétorique de la peur, dénonçant dès son premier discours les « dangereux complots » organisés par les « forces obscures » et la « main de l’étranger ». Ces appellations désignent les nations inamicales, avant tout les États-Unis, la France et le Maroc, supposées appuyer des forces intérieures comme les islamistes et les séparatistes kabyles, dans le but de déstabiliser l’Algérie.

Le Mouvement pour l’autodétermination kabyle (MAK) fait les frais de cette vindicte. Début décembre, les autorités ont ainsi prétendu, sans apporter de preuve, avoir démantelé un « plan de sabotage » organisé par le MAK. Elles ont réprimé les marches habituellement organisées par le mouvement lors du Nouvel An berbère. Désigner des boucs-émissaires, tenter de créer une unité nationale factice : la ficelle a beau être grosse, élimée, le régime algérien y tient.

Médiateur dans la crise libyenne ?

Pour un pouvoir en crise, la tentation est toujours forte de détourner l’attention vers les affaires extérieures. En Algérie, l’implication dans la crise libyenne s’est, en quelque sorte, imposée d’elle-même. Avec deux conséquences : rejouer à l’infini la partition de l’armée « protectrice de l’intégrité des frontières », comme l’a dit Tebboune, et mettre en scène, sous sa houlette, le grand retour de l’Algérie dans le jeu diplomatique.

Face au danger que représente la confrontation entre les troupes du maréchal Khalifa Haftar et le Gouvernement d’union nationale (GNA), les troupes ont été renforcées à la frontière de l’est. Et les télévisions publiques ont complaisamment montré les images des troupes stationnées aux frontières, prêtes à protéger la mère patrie.

De son côté, le chef de l’État s’est posé en médiateur de la crise. Lorsque le gouvernement turc a annoncé l’envoi de troupes à Tripoli, fidèle à la doctrine de non-intervention à l’extérieur des frontières, il a répliqué avec l’envoi d’aide alimentaire d’urgence. Début janvier, il a reçu le dirigeant du GNA, Fayez Mustafa Al-Sarraj, et le ministre des affaires étrangère turc, Mevlüt Çavuşoğlu. La chancelière allemande, Angela Merkel l’a invité à participer à la conférence internationale de Berlin, supposée régler le conflit. Dans la foulée, Tebboune a reçu à Alger le président turc Recep Tayyip Erdoğan, puis début février son voisin tunisien, Kaïs Saïed. Là encore, cet activisme contraste avec la torpeur des années Bouteflika qui avaient marqué un recul de l’Algérie sur la scène régionale.

Bouteflika contre-exemple

C’est donc une sorte de chemin de crête que suit Abdelmadjid Tebboune. Un mélange de volonté d’ouverture et de postures populistes, dont il espère qu’elles lui attireront les sympathies — ou du moins l’absence d’hostilité — de la majorité silencieuse, celle qui soutient le Hirak autant qu’elle aspire à la stabilité. Reste que les Algériens ont déjà connu pareilles tentatives de revitalisation du régime par le passé, la dernière lors de l’arrivée au pouvoir de Abdelaziz Bouteflika en 1999. La hausse des revenus liés aux hydrocarbures, dans la décennie qui avait suivi, avait permis une redistribution de la manne, avec la construction de logements et d’infrastructures et l’émergence d’une classe de businessmen subordonnés au président et à son entourage.

Aujourd’hui, la situation est difficile à reproduire en raison de conditions économiques défavorables. L’époque où les élections et référendums permettaient au régime de se maintenir en créant une façade démocratique est révolue. La crise de légitimité dont souffrent Tebboune et le régime algérien sera aggravée par l’incapacité des autorités à répondre aux attentes socioéconomiques de la population et à mettre en œuvre les changements politiques réclamés par le Hirak. L’idéalisation du peuple par les dirigeants dans les déclarations, mais leur mépris à l’égard de ce même peuple dans la pratique est quelque chose que les Algériens n’acceptent tout simplement plus.

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